L'étoffe du temps

Auteur : Lars Mytting
Editeur : Actes Sud

Butangen, sud de la Norvège, 1903. Le prêtre Kai Schweigaard est rentré dans sa paroisse avec le nouveau-né d’Astrid, descendante des sœurs siamoises Hekne. Pleurant la mort de son amour disparu, Kai s’est promis d’honorer sa parole : retrouver la tapisserie des ancêtres Hekne dans l’espoir d’expier ses péchés, mais surtout de réunir les cloches fondues en l’honneur des célèbres tisseuses, séparées par sa faute.

Roman traduit du norvégien par Françoise Heide
24,80 €
Parution : Octobre 2022
448 pages
ISBN : 978-2-3301-7202-2
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Extrait

La Laugen était gelée sur toute sa longueur et la piste facile. Partis de Butangen, Eirik et ses filles ne mirent que trois jours pour rejoindre le massif du Dovre. En cette année 1611, il n’existait dans la vallée que de cahoteuses voies charretières, mais avec la glace, on voyageait sans peine, et souvent dans la joie. Les gens qu’ils rencontraient à travers les nuées blanches pensaient que les deux sœurs assises si serrées l’une contre l’autre sous leur peau de renne voulaient se tenir chaud. Pourtant, elles ne descendaient jamais pendant les haltes, et quand on leur demandait leur âge, elles répondaient qu’elles étaient nées en 1595, Halfrid en été, Gunhild vers la Noël. Le traîneau repartait aussitôt, laissant les curieux ébahis, et le père et les filles riaient en chœur, une fois parvenus assez loin pour qu’on ne les entendît pas. C’était un rire qui sonnait double, des éclats d’insouciance et un noyau de renoncement, un rire bicéphale, comme tout le reste dans la vie de ces jeunes filles, mais qui faisait moins mal que de pouffer ensemble quand l’une avait envie de quelque chose et que l’autre lui disait d’aller le chercher elle-même.
Ils menèrent ensuite leurs chevaux en direction du nord et, le soir venu, s’arrêtèrent près de Sol, chez des fermiers de leur connaissance. Les filles, en quelques contorsions, purent enfin s’extraire du traîneau. Quatre pieds touchèrent la terre au même moment. La première chose qu’elles firent fut de rajuster leur tablier, en le laissant assez lâche pour qu’il leur prît la taille à toutes deux, avant d’entrer clopin-clopant dans la maison de rondins où les attendait un lit assez large pour elles.
Le lendemain, ils se levèrent en même temps que le soleil, lequel disparut à l’arrivée dans le défilé de Rosten, entièrement plongé dans l’ombre, entre des parois si laides qu’on les eût dites taillées d’un geste de rage par un troll malheureux en amour. Les rayons solaires, ici, n’atteignaient jamais le fond du gouffre. On racontait que l’été à Rosten n’était guère plus chaud que le plus froid des mois d’octobre, et que seules pouvaient y vivre des créatures qui n’avaient pas besoin de la lumière, ou qui ne la supportaient pas. Tout autour, la montagne se précipitait dans des gorges bouillonnantes où cette eau qui ne gelait pas se résumait à de l’écume. Eirik dut pousser les chevaux qui s’enfonçaient dans la neige fraîche d’un raidillon jalonné de blocs éboulés. Le père, ses chevaux, ses filles et son traîneau, éclaboussés et bientôt blancs de givre, traversèrent la nébuleuse dans un vacarme assourdissant, mais où il n’eût servi à rien de pouvoir s’entendre, car le défilé de Rosten n’inspirait à ceux qui passaient par là que l’impatience d’en sortir.
Puis le paysage s’assagit, le soleil brillait encore, les bâtiments de bois de la ferme de Lie apparurent, au grand soulagement des chevaux et des hommes, et la tante des jumelles accueillit les voyageurs. Elle avait assisté en personne à l’interminable accouchement qui avait valu à sa sœur de perdre la vie, et fait accourir les femmes du voisinage pour voir le miracle grouillant qu’avait couvé le sang maternel d’Astrid Hekne l’Ancienne : deux fillettes soudées par la hanche.
Elles avaient à présent seize ans, et venaient s’installer dans une petite maison qu’on avait construite pour elles sur le versant face à Lie, un peu à l’écart, juste comme il fallait, le long d’un chemin que peu de monde fréquentait. C’était un beau chalet de rondins empilés, étanche aux vents, doublé de cloisons bien planes, qui jetaient une lumière jaune et sentaient bon le pin fraîchement coupé, une pièce pour dormir, une autre pour travailler. À peine arrivées, les filles se débrouillaient déjà, plaisantant à leur manière habituelle. Halfrid demandait à Gunhild de remettre du bois sur le feu. Volontiers, répondait sa sœur, si tu vas remplir le seau.
Depuis leur plus tendre enfance, elles étonnaient et enchantaient leur famille par leur habileté au tissage. Mais Butangen et ses environs se contentaient d’ouvrages pour la maison, aux motifs simples, et leur père voulait qu’elles puissent apprendre l’art raffiné qu’il savait cultivé depuis des siècles plus au nord. Chez leur tante, elles pourraient rencontrer les plus anciennes des virtuoses du métier, venues de la vallée de Bøverdalen, de Lesja et des environs. Le verbe aussi marmottant que la main soigneuse, voûtées et souvent acariâtres, uniquement des femmes, porteuses de longs siècles d’un savoir héréditaire sur la laine, les plantes tinctoriales et les motifs baptisés ultérieurement “effet nuages” ou “effet foudre”, qu’on obtenait par des méthodes qui n’auraient su ni s’expliquer de vive voix, ni se décrire à l’aide de croquis ou de symboles, mais exigeaient qu’on restât à regarder la tisseuse à l’œuvre, répéter encore et encore les mêmes gestes, au long d’un apprentissage de plusieurs semaines.
Elles l’ignoraient, mais bien des femmes qui vivaient au nord de la vallée du Gudbrandsdal étaient au nombre des artistes les plus adroits que comptât l’Europe en cette matière. Durant des jours entiers, elles demeuraient assises à leur métier, consistant en un cadre où les fils pendaient verticalement, grâce à des poids faits de pierres trouées. Dans d’autres pays, ce travail, soumis à des règles émanant des corporations, parfois même régi par des lois, était réservé aux hommes, et ce que les gens de chez elles nommaient “tapis à la broche” s’appelait ailleurs “tapisserie flamande”. Mais ce qu’on pensait en d’autres endroits du continent les concernait moins que les quartiers de lune, et si quelqu’un s’était avisé de leur faire des remarques, il eût compris qu’aucune habitante de ces contrées, de la plus riche à la plus pauvre, n’avait été élevée dans une tradition de soumission féminine, et qu’en revanche, plus d’une était capable de mener une vraie vie d’enfer au plus pacifique des hommes.
Mois après mois, les vieilles vinrent enseigner leur art aux sœurs Hekne. On tissait à la lumière du jour, on filait le soir devant la cheminée, où la chaleur du feu venait assouplir la cire de laine. Les filles apprirent les recettes de teintures les plus rares, et eurent même le privilège – d’après la rumeur – de contempler dans la pénombre des tapisseries des temps païens, illustrant d’antiques récits norrois, avec force allégories cryptiques, représentations de métamorphoses et de créatures mi-animales, mi-humaines.

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