Après Maida

Après Maida

Auteur : Katherine Dion
Editeur : Editions Gallmeister

«Quelque chose de certain a été perdu». Ce sont les seuls mots qui viennent à gene pour parler de sa femme, Maida après sa disparition. Quoi de plus insaisissable que le souvenir d'une personne aimée ? gene se remémore leur rencontre, leur mariage, les étés joyeux près du lac, avec leurs amis de toujours ed et gayle, dans des maisons traversées de rires et d'enfants. Sur les photos, Maida est toujours radieuse. Mais étaient-ils vraiment heureux ? Quel est ce lien qui les a unis pendant près de cinquante ans de mariage ? Étonnamment, c'est parce qu'il se tourne vers le passé que surgit pour gene une possibilité de renouveau. Mais, pour réapprendre à vivre, il lui faudra changer de regard sur ses proches et savoir saisir sa chance.
Après Maida interroge avec tendresse notre rapport à ceux que nous chérissons. Le style juste et délicat de Katharine Dion nous permet d'entendre les battements du coeur humain mis à nu.

Traduit par Juliane Nivelt
22,00 €
Parution : Janvier 2019
ISBN : 978-2-3517-8186-9
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Extrait

1
La femme de Gene était morte en juin et une commé- moration aurait lieu dans deux semaines, à la fin de l’été. La fille et la petite-fille de Gene avaient fait le voyage depuis la Californie pour l’aider à tout organiser, et Gene était consterné par sa propre incompétence, ce qui ne revenait pas à dire qu’il en voulait à sa fille de faire tout ce qu’elle faisait pour lui, mais les deux sentiments n’étaient pas étrangers l’un à l’autre. Ce matin-là, n’ayant pas réussi à trouver son caleçon de bain, il portait un pantalon que Dary avait coupé à hauteur des genoux. Elle l’avait grossièrement taillé; le côté gauche était plus long que le côté droit et la frange de velours marron, imprégnée de sueur, était plaquée contre sa cuisse flasque.
Il portait également de vraies chaussures, et il était sans doute le seul dans ce cas sur la plage. Une paire de grosses baskets en mousse et en colle, le genre que l’on impose aux seniors et auquel ils sont supposés se soumettre avec docilité, comme s’ils avaient perdu tout discernement. Sur les conseils du Dr Fornier, Dary avait fait le trajet jusqu’au centre commer- cial glacé, celui avec les palmiers en pot, pour la seule raison qu’il lui était plus simple de s’occuper des chevilles fragiles de son père que de son deuil. Quand elle l’avait encouragé à les porter, Gene n’avait pas résisté longtemps, car, dès qu’ils s’étaient mis à se chamailler, sa petite-fille de dix ans leur avait crié depuis la banquette arrière de la voiture :
— Si c’est pour vous disputer, laissez-moi à la maison !
À présent, Annie jouait dans le sable avec un groupe de filles et de garçons qui n’avaient pas encore conscience d’être un groupe de filles et de garçons jouant ensemble. Dary était partie la chercher parce qu’ils avaient rendez-vous au minigolf avec les Donnelly. Gene éprouvait un intérêt limité pour le minigolf, mais depuis que sa fille était arrivée en ville, elle le traitait comme une sorte d’appendice, et il était censé la suivre partout, à moins qu’elle ait prévu autre chose pour lui. Il avait promis de les rejoindre plus tard, et elles l’avaient laissé seul avec leurs serviettes râpées par les lavages et une bouteille remplie d’eau qui n’était plus fraîche du tout.
La plage était bondée, une masse confuse de chair rose, d’orteils au vernis écaillé, de glacières, d’aluminium froissé, de canettes argentées maculées de sable, de pelles et de seaux multicolores, de parasols rayés qui tremblotaient dans la brise tiède. Des adolescentes avaient établi une colonie à proximité. Elles étaient allongées en rang, sur le ventre, entourées d’une quantité étonnante d’objets provenant de leurs sacs : bouteilles d’eau, barres énergétiques, crème solaire, magazines féminins, brosses à cheveux, coussins gonflables, Coca light, nattes de plage et radios. De temps à autre, elles se pressaient les unes contre les autres comme des otaries pour se montrer quelque chose dans un des magazines, puis elles poussaient un cri collectif que Gene identifiait vaguement comme un rire.
À quelques mètres d’elles, un homme attirant, plutôt jeune, aux avant-bras bronzés, aidait une fillette à construire un château de sable avec tours et douves. Quand l’homme faisait quelque chose qui plaisait à la fillette, elle s’écriait: “Maman, regarde ce que Roy a fait!” Alors une femme assise juste derrière eux avec un chiot sur les genoux levait les yeux sur Roy, une expression de satisfaction béate sur le visage, puis elle soulevait l’animal boudiné afin qu’il puisse, lui aussi, gratifier Roy d’un regard niais. Elle était plus âgée que Roy, mais agressivement sexy; son maillot lui écrasait le haut des seins, dessinant deux petits pâtés au-dessus de l’élastique. Impossible de savoir si Roy et la femme étaient ensemble depuis longtemps, si Roy avait déjà été promu au rang de père ou s’il ne faisait qu’auditionner pour le rôle.
L’intérêt que portait Gene à ses semblables tenait princi- palement au mystère de leur bonheur. Des enfants épanouis, des parents épanouis qui s’occupaient d’enfants épanouis et de petits animaux – avaient-ils toujours été de tels apôtres du bonheur? Ces jours-ci, il éprouvait une tristesse particulière à la vue d’un couple heureux. Cette configuration humaine semblait avoir été spécialement inventée pour provoquer le désespoir chez les autres.
Une mêlée d’hommes arpentait la plage avec un ballon; ils se dispersaient puis se rassemblaient, couvrant un vaste territoire. On pouvait les sentir avant qu’ils arrivent, une masse d’air chaud ranci par la sueur. Même les hommes qui ne pratiquaient pas de sport au quotidien, dont les torses maigres et osseux étaient aussi pâles que les entrailles d’un cornichon – même ces hommes-là empoignaient un ballon sitôt qu’ils se trouvaient sur une plage. Parfois, quand ils piétinaient un drap de bain, le maître nageur protestait avec un porte-voix.
À l’époque où Gene faisait ses études, les maîtres nageurs étaient des garçons fêtards et paresseux peu enclins à faire respecter les règles d’un autre, en particulier celles de l’État du New Hampshire. Durant les pauses, ils fumaient des cigarettes et buvaient des bières dissimulées dans des sacs en papier. Mais quelque chose avait changé. Maintenant la plage semblait être la cible d’une initiative du service public de l’État visant à diffuser un message important sur la santé et la sécurité. L’été dernier, une clinique mobile avait été installée sur le parking; impossible d’accéder à la plage sans passer devant un groupe de bénévoles enthousiastes vêtus de T-shirts identiques qui distribuaient des dépliants proposant divers dépistages gratuits. Cela avait déclenché l’une des dernières disputes mémorables entre Maida et lui: un des bénévoles leur avait tendu un dépliant, Maida avait dit oui, Gene avait dit non. Maida avait pris le dépliant et l’avait lu à haute voix pendant qu’ils marchaient dans les dunes, et Gene avait perçu la manière dont son “non” à lui avait aiguisé son “oui” à elle, le rendant acerbe.
— C’est gratuit, avait dit Maida. Pourquoi pas ?
Cependant rien n’était gratuit, et Gene le lui avait fait remarquer.