Canyons

Auteur : Sam Western
Editeur : Gallmeister

Idaho, 1970. Ward Fall, sa petite amie Gwen, et Eric, le frère jumeau de cette dernière, partent chasser sous un ciel d'azur. La vie semble sourire à ces trois jeunes gens insouciants, à peine sortis de l'adolescence.
Mais par un coup cruel du destin Ward tue accidentellement Gwen et anéantit ainsi à tout jamais leur avenir. Vingt-cinq ans plus tard, Ward, abîmé par l'alcool et hanté par le passé, recroise la route d'Eric. Sa rage intérieure a consumé son talent de musicien et a fait le vide autour de lui. Le moment est désormais venu pour chacun d'affronter ses démons, et Ward invite Eric à une partie de chasse dans son ranch au pied des Bighorn mountains.
Les deux hommes se préparent alors à une nouvelle expédition : Ward espère y trouver sa rédemption, Eric sa vengeance. Canyons, le premier roman de Samuel Western, fait d'un drame intime une réflexion universelle sur le pardon dans un huis-clos naturel qui met à nu l'essence des hommes.

Traduction : Juliane Nivelt
21,60 €
Parution : Juin 2019
224 pages
ISBN : 978-2-3517-8193-7
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Extrait

Ladderback Ranch, Chaînon Lost River, Idaho, octobre 1970

Un ciel d’azur, sans nuages. Le long des fossés, les peupliers déploient leurs feuilles piquetées de jaune; elles s’agitent, langoureuses, dans la brise matinale, prêtes à faire le grand saut jusqu’au sol.
Dans un champ de paille d’orge, deux hommes et une femme à peine sortis de l’adolescence, fusils en main, suivent deux setters anglais fébriles. Des catogans pour les hommes, un jean rapiécé pour tous. Ils sont presque côte à côte, mais Ward Fall, grand et droit, marche légèrement en tête.
Gwen Lindsay, svelte, gracieuse, longue crinière flottante à la Joan Baez, se trouve à quelques pas de Ward, sur sa gauche, et porte maladroitement un fusil qui n’est pas le sien. Eric, son frère jumeau, flâne cinq mètres plus loin, une expression de vague ennui sur le visage ; il cherche une cigarette tandis que ses compagnons restent concentrés sur les chiens.
Deux faisans mâles surgissent du champ et volent de droite à gauche en criaillant.
Ward lève son fusil mais ne tire pas, préférant encourager Gwen :
— Prends-les tous les deux !
La fille laisse échapper un cri de surprise et s’empresse de caler le double canon sur son épaule. Elle appuie sur les deux détentes, si vite qu’on croirait entendre un seul coup. Les oiseaux continuent de voler. Elle abaisse lentement son arme, moquant sa propre incompétence, soulagée de n’avoir rien tué.
Ward brandit son fusil et tire une fois ; il arrache un tourbillon de plumes au deuxième oiseau, qui poursuit son vol.
Eric allume sa cigarette, referme le briquet d’un claquement sec et le range dans la poche de son manteau avant de lever son fusil, emprunté lui aussi, pour abattre chaque faisan d’un geste méthodique. Le meneur d’abord, puis l’autre. Ils culbutent dans l’orge, bec par-dessus plumes de queue.
Ward, son fusil encore à moitié levé, regarde fixement Eric.
— Merde alors. Encore un doublé. Pour quelqu’un qui dit ne pas aimer la chasse, tu te débrouilles plutôt bien.
Eric casse le fusil et en extrait les douilles, qu’il fourre dans sa poche. Il hausse les épaules, visiblement peu impressionné.
— C’est une question de chance. J’ai tiré tellement de ces petites saloperies dans le Nebraska que c’est presque devenu automatique. J’imagine que j’ai dépassé mon quota maintenant, pas vrai ?
Ward agite la main.
— Y a pas de quota sur ce ranch, Lindsay. Tu tires tant que tu veux.
Ne sachant que répondre, Eric regarde ailleurs. Dans les Sand Hills, il y avait des jours où, après une énième dispute avec sa mère, il tuait vingt-cinq oiseaux en l’espace d’une heure – une boîte entière de cartouches –, des mâles comme des femelles qu’il laissait étendus par terre, à l’endroit même où ils étaient tombés.
Ils rejoignent les chiens, qui ont couru jusqu’aux faisans morts et marquent à nouveau l’arrêt. Gwen ramasse le premier et le pose à côté du second, tête-bêche; on dirait une paire d’escarpins à paillettes neufs, encore dans leur boîte. Elle s’accroupit et ramène ses longs cheveux en arrière, étudiant les oiseaux avec intensité.
— Je ne me lasse pas de leurs couleurs. Regardez cet indigo moiré sur leur cou. Lie-de-vin, aussi. Ils sont splendides, n’est-ce pas ?
Elle secoue la tête avec émerveillement et une pointe de regret, caresse l’un des chiens puis lève les yeux.
— Je crève de faim, moi. Il est trop tôt pour déjeuner ?
— Pas du tout, répond Ward. Le vent est en train de chasser l’humidité de la nuit. Les chiens vont avoir plus de mal à flairer une piste. J’ai terminé. Ton frère a terminé... Enfin, je crois. J’ai demandé à Celia de nous préparer un brunch vers onze heures. On sera plus ou moins dans les temps.
— Je m’occupe des oiseaux, dit Gwen. C’est le moins que je puisse faire.
Le vieux pick-up est garé à l’extrémité d’un fossé d’irrigation, à l’ombre d’un sorbier solitaire. Ward appuie son fusil contre l’arbre, attrape un bidon sur le plateau et verse de l’eau pour les chiens dans une gamelle en acier cabossée. L’espace d’un instant, ils se contentent de regarder boire les chiens. Gwen pose les faisans à l’arrière du pick-up, puis elle tend son fusil à Ward avant de l’embrasser sur la bouche.
— Je vais rester avec les chiens. Je m’assiérai sur la roue de secours.
Ward fait une mine déconfite.
— Tu ne préfères pas t’asseoir entre deux beaux gaillards à l’avant ?
Gwen grimace et grimpe sur le plateau du pick-up, appelant les chiens.
— Vous allez encore parler de philosophie et de mecs comme Kant et... c’est quoi son nom déjà ? Hegel.
Elle tire la langue pour manifester son dégoût et s’installe sur le pneu derrière l’habitacle, serrant contre elle les deux chiens haletants.
— Detoutefaçon,iln’yapasplusbeauquecesdeux-là. Ward hausse les épaules et rabat le hayon.
— Au déjeuner, on ne parlera que d’art, d’accord ?
Elle sourit et lui envoie un baiser.
— D’accord.
Eric fait le tour du pick-up, fusil cassé au creux du bras. Il s’arrête près de la portière côté passager, sort les oiseaux morts de sa veste et les jette sur le plateau. Ward pose le fusil de Gwen, ramasse le sien et ouvre la portière côté conducteur. Lorsqu’il se penche pour ranger l’arme sur le râtelier, il effleure la détente du canon encore chargé.
Les plombs fracassent le pare-brise arrière et se logent dans le crâne de Gwen. La force du coup la catapulte en avant dans un nuage de verre étincelant. Elle atterrit sur le ventre contre un passage de roue, l’arrière de la tête en moins, des morceaux de cervelle plein les cheveux. Impuissant, Ward passe le poing à travers le verre et s’entaille profondément le dos de la main. Il y a du sang et du verre partout, les chiens aboient avec frénésie. Le corps de Gwen roule sur le côté et s’affale sur le plateau, ses pieds sont agités de tremblements convulsifs, comme si elle essayait de ramper très vite. Puis ils s’immobilisent.

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