Sugar Run

Auteur : Mesha Maren
Editeur : Editions Gallmeister

À trente-cinq ans, Jodi McCarty a passé la moitié de sa vie en prison. Condamnée à perpétuité, elle vient d’obtenir sa liberté conditionnelle. Elle part retrouver sa famille dans les collines pourpres des Appalaches, où un bout de terrain l’attend. Elle espère enfin construire sa vie. Mais avant de se tourner vers l’avenir, Jodi doit faire un détour par le passé et tenir une promesse. En route vers le Sud, elle fait la rencontre de Miranda, une jeune mère désemparée qui fuit son mari. Mues par un coup de foudre électrique, les deux femmes décident de prendre ensemble un nouveau départ. Mais Jodi ne tarde pas à se heurter à un monde dans lequel les gens refusent d’oublier ou de changer.

Traduction : Juliane Nivelt
23,60 €
Parution : Janvier 2020
381 pages
ISBN : 978-2-3517-8222-4
Fiche consultée 34 fois

Extrait

Juillet 2007
Ils firent marcher les femmes en file indienne dans le corridor jaune. Jodi perçut l’inquiétude des huit femmes dans son dos et se demanda quelle signification attribuer à sa position, juste derrière le sergent. Rien n’était laissé au hasard à Jaxton. Parce qu’elle était la plus vieille, sans doute, mais pas forcém
vait, frange rousse bombée, blouse à fleurs rentrée dans un jean. Plus juvénile, plus soignée, un truc dans le genre.
— Arrêtez, dit le sergent.
Il ouvrit les bras en grand, comme si les détenues risquaient de se mettre à courir et de goûter à la liberté trop tôt. Plus loin, à l’extrémité du couloir, il y avait une porte verrouillée au centre de laquelle se trouvait une fenêtre embuée.
Peut-être, pensa Jodi, que la liberté, c’était comme plonger dans l’océan, ou remonter à la surface, plutôt. Elle avait entendu dire qu’on pouvait en mourir, de remonter trop vite. Quelque chose contaminait votre sang.
— Six mois, marmonna une voix.
— Taisez-vous! cria le sergent.
Il fit un signe de tête au garde frisé posté à côté de la
porte.
Un arc de lumière chaude balaya la vitre et Jodi se pencha
vers lui. Les huit femmes étaient silencieuses à présent.
Le sergent regarda la caméra au plafond et leva le pouce. La porte fut déverrouillée et s’ouvrit sur le fracas des gouttes martelant l’asphalte, le ronron d’une camionnette blanche qui tournait au ralenti. Le garde frisé brandit un parapluie noir et courut à la camionnette avec le sergent. Ils pataugèrent jusqu’au côté conducteur, laissant Jodi seule face à la porte ouverte.
L’espace par-delà la porte – cet enclos d’asphalte mouillé – devait être celui où elle avait atterri à l’âge de dix-sept ans, tremblante, malade et terrifiée. Tout ce qu’elle avait retenu de son arrivée, c’étaient ces couloirs jaunes interminables et, avant ça, le chaos étouffant d’une chambre d’hôtel à Atlanta. L’odeur métallique du sang flottait dans l’air, les secouristes emportaient le cadavre de Paula, et Jodi titubait en vomissant partout sur le parking, les bras menottés dans le dos.
Le sergent s’écarta de la camionnette. Il fit signe à Jodi et elle sentit la distance s’accroître entre eux. Il semblait si petit, rien qu’une main blanche qui gesticulait. Elle fit un pas en avant et s’immobilisa. Elle perçut le monde incertain qui l’attendait par-delà cette porte ouverte. Dix-huit ans. Elle avait essayé d’arrêter de compter sans y parvenir. Elle avait plus vécu dedans que dehors.
— Allez-y, dit la rouquine.
Les gouttes ruisselaient dans le faisceau des phares et s’écrasaient sur le parking, se mêlant à la fumée et au brouillard. Au-dessus des barbelés, à peine visibles, se dressaient des montagnes vertes et ondoyantes. Jodi se raidit. Des bruits ricochèrent autour de la porte: le murmure de mots prononcés dans son dos, de grandes vagues sonores et, en dessous, un début de rire. Un rire rauque – pas tout à fait celui de son père mais pas le sien non plus.
— Allez.
Une main s’abattit sur son épaule et elle s’élança. Elle courut et fut aussitôt trempée. Elle courut et tout ce qu’elle vit, c’étaient les montagnes. Dix-huit ans à Jaxton et jamais elle n’avait su qu’elle vivait au milieu des montagnes. Dans la cour, elle voyait seulement ce qui se trouvait juste au-dessus de sa tête, le couvercle rectangulaire du ciel, tantôt gris, tantôt bleu. Les montagnes étaient un rêve qui s’était terminé lorsque le juge avait prononcé les mots “prison à perpétuité”. Les montagnes étaient loin d’ici, en Virginie-Occidentale, chez elle.
Dans la camionnette, elle baissa la tête et se dirigea vers le siège du fond. Ses habits mouillés fumaient et sa natte noire dégoulinait dans son cou, créant un affluent qui ruissela sur la banquette en vinyle. Les femmes s’entassèrent à l’intérieur dans un brouhaha de voix, comme si la liberté avait dilaté leurs poumons.
La camionnette fit une embardée, le moteur vrombit de plus en plus fort et les roues se mirent à avancer. Jodi serra son sac en plastique dans une main, agrippant le rebord de la banquette de l’autre. Elle ferma les yeux et sentit le mouvement des roues, leur balancement nauséeux, la chaleur des corps collés les uns contre les autres, la vague odeur d’oignon de la sueur fraîche. Dix-huit ans qu’elle ne s’était déplacée ainsi, autrement que sur ses pieds malhabiles. Elle appuya son front contre la fenêtre. Un bras passa derrière ses épaules, des ongles rouges triturèrent le loquet et la vitre bascula.
Elle huma le vent frais puis tourna la tête et fit face à une femme vêtue d’un chemisier moulant, au rouge à lèvres couleur fraise.
Jodi s’était elle aussi débarrassée de sa combinaison numérotée, mais ses habits avaient un relent d’anonymat institutionnel et provenaient du même endroit que le costume de clown qu’elle avait porté dix-huit ans durant. Un sweat-shirt XL gris et un jean unisexe trop raide qu’une ceinture en plastique rouge peinait à maintenir autour de ses hanches. Sa mère – cette voix distante qui traversait les fils téléphoniques une fois l’an, glacée par la rage et le mépris, tempérée d’une touche de compassion chrétienne affectée – avait promis de lui envoyer des vêtements. De quoi t’as besoin ? L’esprit de Jodi avait comme disjoncté elle s’était trouvée incapable de préciser une taille ou un style en particulier. Le colis n’était jamais arrivé, de toute façon. Il n’avait peut-être jamais été envoyé, à moins qu’il n’ait été posté trop tard. La décision de sa remise en liberté était tombée de manière si abrupte qu’elle n’avait pas vraiment eu le temps de se préparer.
— Il fait chaud là-dedans, dit la femme aux lèvres couleur fraise en s’éventant avec les mains.
Jodi essuya la vitre avec sa manche et des points de lumière dorée s’épanouirent dans l’air humide. Devant l’entrée principale, la camionnette s’arrêta et le silence se fit parmi les passagères. Bruissement de pieds changeant de position. Depuis la guérite, une voix étouffée cria : Allez-y. La camionnette se remit à rouler. Jodi tendit le cou et lut les mots à peine visibles gravés sur la voûte du portail en pierre noirci par la pluie, à peine visibles: qui aime la discipline aime le savoir.
Proverbes 12 : I, pensa-t-elle, surprise de s’en souvenir. Contrairement aux autres femmes, elle n’avait pas étudié la Bible à Jaxton, mais lorsqu’elle était enfant, sa grand-mère Effie l’emmenait à l’Église du Nazaréen presque chaque dimanche et Jodi avait dévoré la poésie dense et abstruse des Proverbes et de l’Apocalypse. “Celui qui trouble sa maison héritera le vent.”
La camionnette traversa les collines plantées de pacaniers et de noyers blancs, longeant des mobile homes endormis, des cabanes recouvertes de bardeaux, des jardins pelés jonchés d’objets hétéroclites – un tricycle jaune, un ballon bleu, un drapeau en loques, une Chevrolet Nova croupissant dans la poussière. Une voiture rouge cerise surgit de la brume, suivie d’un camion grumier chargé de rondins au cœur orangé.
À un croisement, ils bifurquèrent à gauche et les maisons s’espacèrent, rien de part et d’autre de la route hormis un torrent gonflé par la pluie et rougi par la boue, des bosquets de pins rigides dont les troncs gris et luisants se découpaient contre les ravins sombres.
— Vous allez à Drina ou Simpsonville ?
Jodi regarda la femme aux lèvres couleur fraise et secoua la tête.
— Non, je sors.
— Ils ne vous font pas transiter par un centre de réinsertion ?
— L’avocat a dit que j’avais purgé ma peine. (Jodi frotta la poignée lisse du sac plastique entre le pouce et l’index.) Dix-huit ans.
Dix-huit ans. Ces mots sonnaient comme une incantation qui répondait à toutes les questions, un chiffre à l’aune duquel se mesurait toute expérience, ancienne ou nouvelle. Elle-même s’était étonnée de cette absence d’encadrement, mais l’avocat avait souri en haussant les épaules, comme si toute l’affaire était une sorte de tour de magie. Liberté conditionnelle, avait-il déclaré d’un air ravi, faisant voleter sa cravate à imprimé hawaïen tandis qu’il arpentait la pièce. Visiblement déçu par le manque d’enthousiasme de Jodi, il avait continué de pérorer, déclarant que l’organisme pour lequel il travaillait, quelque chose à voir avec les adolescents jugés comme des adultes, s’était penché sur le cas de Jodi et avait conclu qu’elle remplissait les conditions requises pour une libération conditionnelle. Cela paraissait surréaliste et Jodi n’y avait pas vraiment cru avant d’emprunter le couloir de sortie. Elle avait bien fait appel, invoquant un acte de violence isolé et le fait qu’elle n’avait que dix-sept ans lors de sa condamnation, mais le dossier avait été envoyé des années plus tôt et elle avait cessé d’y croire depuis longtemps. Perpétuité, se répétait-elle sans cesse, la peine minimum en Géorgie. Mais l’avocat s’était montré intarissable: réduction de peine pour bonne conduite, presque deux décennies déjà purgées, un casier judiciaire vierge, l’argent du contribuable n’avait-il pas été suffisamment dépensé?

Informations sur le livre