Sans lendemain

Sans lendemain

Auteur : Jake Hinkson
Editeur : Editions Gallmeister

Billie Dixon sillonne les coins les plus reculés du Midwest des années 1940, où elle tente de vendre des films de seconde zone aux salles de cinéma locales. Il faut bien vivre. Jusqu'à ce que dans un bled paumé de l'Arkansas, un prédicateur fanatique s'en prenne à elle, bien décidé à bouter hors de la ville tout ce qui ressemble à du cinéma. Billie aimerait le convaincre de changer d'avis, mais les choses se compliquent lorsqu'elle commence à se sentir attirée par Amberly, l'épouse du pasteur. Un désir qui va la conduire à s'emmêler dans un filet de mensonges et de supercheries, jusqu'à l'inévitable point de non-retour.

Traduit par Sophie Aslanides
8,40 €
Parution : Janvier 2019
Format: Poche
224 pages
ISBN : 978-2-3517-8699-4
Fiche consultée 65 fois

La presse en parle

À travers un formidable polar fiévreux et tordu à souhait, Jake Hinkson rend hommage aux classiques du roman noir américain et aux films de séries B des années 40 et 50. Vintage et flippant.
Philippe Blanchet, Rolling Stone

Extrait

1
— N’allez pas dans l’Arkansas, me dit le propriétaire du cinéma à Kansas City.
J’étais en train de décharger les boîtes d’un film intitulé Secrets of a Sorority Girl du coffre de ma voiture. Je me redressai :
— Quoi?
Le vieux bonhomme passa la tête par la porte de service et cracha un jet de tabac très vaguement en direction d’une poubelle.
— Vous n’avez pas dit que vous partiez pour les Ozarks ?
— Ouais, c’est mon prochain arrêt.
Le vétéran se gratta le menton.
— Vous devriez éviter l’Arkansas. Une fille seule dans ce coin-là, vous pourriez bien avoir des ennuis.
Je me contentai de sourire tout en saisissant les bobines d’un western avec Lash LaRue appelé Ghost Town Renegades.
Je leur trouvai à grand-peine une petite place au milieu du chargement déjà considérable, et il me demanda :
— Vous êtes déjà allée par là-bas ?
— Non, ce sera la première fois.
Il secoua la tête.
— Je vais vous dire, là-bas, c’est un autre monde, Billie. C’est là que le Midwest s’arrête et que le Sud commence, et elle est pas jolie, la transition.
— On m’a dit que les paysages étaient beaux.
— Je ne parle pas des paysages. Plus on s’enfonce dans les Ozarks, plus les gens deviennent bizarres. Tant que vous resterez dans les Ozarks côté Missouri, ça ira, mais une fois que vous passerez la frontière de l’Arkansas, faites attention à vous. Ils sont pas convenables, là-bas.
— Allez... Les Ozarks d’un État ou de l’autre, c’est pareil, non ?
Il me regarda comme si j’avais craché sur le drapeau de l’État du Missouri.
— Ces péquenauds de l’Arkansas, ils sont méchants comme des teignes. J’ai un de mes oncles qui est allé là-bas en 1913. J’ai pas de nouvelles de lui depuis.
J’éclatai de rire, et il s’autorisa un petit sourire.
— Dick Powell vient de l’Arkansas, lui fis-je remarquer.
— Vous en êtes sûre ?
— Je crois bien. Il me semble l’avoir lu dans un magazine de cinéma, en tout cas. Lui et Alan Ladd sont tous les deux de là-bas, je crois.
— Eh bien, y a pas que des stars de cinéma dans les Ozarks. Gardez bien ça en tête.
— D’accord, le rassurai-je. Je serai prudente.
Nous échangeâmes une poignée de main et je montai dans la voiture que me prêtait l’entreprise. C’était un station wagon Mercury de 1941 avec des portes en bois égratignées. L’arrière était bourré de boîtes de films, et ma valise trônait au milieu. En sortant de sa rue, je lui adressai un dernier salut de la main.
Tandis que je roulais vers le sud, je ne m’inquiétais pas de l’avertissement du vieux. J’étais chargée de la distribution des États du sud pour PRC depuis quelques semaines à peine, mais j’avais déjà compris que tous les bleds paumés étaient aussi nuls les uns que les autres, à peu de chose près. Je sortis de la ville et me retrouvai à nouveau en rase campagne; je me maudis une nouvelle fois d’avoir accepté ce boulot.
Tout bien réfléchi, me dis-je, j’aurais peut-être bien dû m’en tenir à l’écriture.
— Le problème n’est pas que vous soyez une femme, m’avait dit le gars de PRC. Le problème est qu’on n’a pas besoin d’un autre écrivain. Les écrivains poussent sur les palmiers par ici. Et j’vais vous dire, la plupart de nos films s’écrivent tout seuls, de toute manière.
— Ce n’est pas une bonne nouvelle pour moi, répondis-je.
Son bureau était une tanière minuscule au fond des studios de PRC, la porte suivant celle des toilettes pour hommes, et l’unique fenêtre donnait sur le mur d’un autre immeuble à moins de deux mètres de distance. Il se pencha sur son petit bureau et repoussa les extraits que je lui avais apportés à lire.
Je ne m’en emparai pas. J’attendis.
Il avait le visage bronzé et les dents de travers. Cette vilaine dentition était une chance, parce que sans elle, il était aussi ordinaire qu’un sac en papier kraft. Si la police lançait par radio un avis de recherche le concernant, elle dirait: on cherche un larbin de studio bronzé comme un caramel avec les incisives qui se croisent.
Il me demanda :
— D’où êtes-vous, mademoiselle Dixon ?
— Appelez-moi Billie.
— De quelle région êtes-vous originaire, Billie ?
— Du Texas.
— Je me disais bien qu’il y avait un petit cactus dans cet accent. Depuis combien de temps vivez-vous à L.A. ?
— Quelques années.
— Vous vous êtes installée ici pour faire votre trou dans le cinéma ? Je souris.
— Non.Rien d’aussiextraordinaire.Jevoulaisjustem’échap- per de l’épicerie de ma grand-mère. Ensuite j’ai rempli des tasses de café sur Sunset pendant cinq ans. La semaine dernière, la nièce de mon patron s’est fait débarquer de chez Lockheed, alors il m’a virée et il lui a donné mon job.
— Ah, pas sympa.
— J’ai décidé de venir aux studios pour trouver du travail. — Vous avez cru que vous pourriez passer comme ça de barmaid à scénariste ?
— Pourquoi pas ? D’après ce que j’ai vu, je suis aussi capable qu’une autre d’écrire un scénario. En plus, je suis une menteuse-née, et si j’ai bien compris, écrire pour le cinéma, ça consiste à mettre des choses intéressantes dans la bouche de belles gueules. Dieu ne m’a peut-être pas gâtée pour ce qui est du physique, mais il s’est rattrapé sur le bagou.
Cette dernière remarque lui tira un petit sourire, mais je voyais bien qu’il réfléchissait.
— Vous êtes allée voir d’autres studios avant de venir ici ?
— Eh, je ne vais pas vous mentir. Bien sûr, je suis allée voir les majors d’abord. Comme tout le monde.
Il eut un hochement de tête résigné.
— Forcément.Vous avez réussi à rencontrer des gens là-bas?
— J’ai eu deux ou trois entrevues. Chez Warner Brothers.
À la Fox.
— Mais...
— Ça n’a rien donné.
— Hmm. Évidemment. Alors vous êtes venue à Poverty Row.
— Faut bien manger.
Il acquiesça et alluma une cigarette.
— Vous savez deux ou trois choses sur cette partie de la ville?
— Que voulez-vous dire ?
— Poverty Row, c’est les pissotières de Hollywood. On fait des films d’environ une heure qui sont aussi impérissables qu’un rouleau de papier toilette. Tous les studios sur Gower Street, du plus grand au plus petit, adoptent à peu près la même stratégie commerciale. On tourne un film pour quelque chose comme douze ou quinze mille dollars, environ un par semaine, essentiellement pour servir de bouche-trou dans les séances de deux films consécutifs. Ça aide les propriétaires de salles à convaincre leurs clients qu’ils voient deux films pour le prix d’un, alors que ce qu’ils voient en fait, c’est une série A chic produite par les grands studios, suivie d’une de nos merdes de série B.