Clouer l'ouest

Auteur : Séverine Chevalier
Editeur : Manufacture Liv
Sélection Rue des Livres
En deux mots...

Karl, avec sa petite fille et ses dettes de jeu, décide de revenir sur ses terres familiales, ce plateau de Millevaches où ne l'attendaient plus ni son père, ni sa mère, ni personne. Mais ses démons l'y suivent.

15,90 €
Parution : Septembre 2019
184 pages
ISBN : 978-2-3588-7551-6
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Présentation de l'éditeur

Cela faisait vingt ans que Karl n’avait pas remis les pieds chez les siens. Amenant avec lui sa petite fille et ses dettes de jeux, il revient à la ferme familiale où nul ne l’attend plus. Ici, les secrets et les blessures du passé semblent avoir définitivement dressé des murs entre les hommes et les deux nouveaux arrivants vont remettre en question le fragile équilibre de ces vies. Et, pendant ce temps dans la forêt obscure et enneigée, une bête rôde.
Véritable bijou cisélé et poétique, Clouer l’Ouest révèle une voix unique et témoigne de l’infini talent de Séverine Chevalier à dire les drames et les rêves qui font le coeur de l’humain.

Extrait

Il faut bien que les choses se soient passées d’une certaine façon. Longtemps je ne me préoccupais pas de la scène blanche. Elle me hantait en sourdine et je faisais taire ses murmures, ou les laissais cogner, légers, aux parois d’une minuscule boîte, enfouie au plus profond de moi. Les bourdonnements de l’extérieur remplissaient leur office de fossoyeurs efficaces, diligents. Je ne savais pas qu’alors, les cadavres refusaient de se décomposer.
Je n’ai que des sensations de forêt sous la neige. C’est peu. Il y a du blanc et des arbres noirs. Maintenant je regarde la mer – j’y vis, droit devant – et il suffit d’un peu trop de soleil, d’une certaine illumination de sa surface bleu nuit, pour que se superposent du blanc et des membres décharnés, sombres, tendus vers le ciel. Il faut bien, que les choses se soient passées d’une certaine façon. Les choses. Des choses ayant à voir avec lui.

Avec un père et ses satellites-fantômes, reconstruits.
Plus j’y pense et moins je vois de différences entre une personne dont on pourrait attester de la vie réelle, vécue, et un personnage de roman. C’est sans doute une réflexion banale, mais pour ma part j’ai longtemps pensé le contraire, bien que si on se rapporte à l’importance que certains êtres peuvent avoir dans notre vie, j’en compte au moins autant, si ce n’est plus, de fictifs que de non-fictifs. Car on ne sait pas, pour les substances. Il n’y a rien qu’on pourrait exhaustivement démonter. Pas de clef universelle qui ouvrirait à un mode d’état et d’emploi – prévisions sensées, coordinations opérantes, cohérences explicatives qui illumineraient les vies. On ne sait pas, et pourtant, parmi l’infini des possibilités, les choses se passent d’une certaine façon. Et il ne suffit pas d’avoir été protagoniste ou témoin, pour savoir, comment les choses se passent. Sans doute est-ce toujours une combinaison d’hypothèses, de suppositions, de prélèvements ; une articulation subtile entre ce qui semble être et ce qu’on imagine ; la manière propre de fomenter nos récits, tous ces dispositifs préalables invisibles qui orientent, lient et relient, structurent les fragmentations. Il faut bien que les choses se soient passées, d’une certaine façon.

J’ai cinq ans et je suis seule, dans la forêt. J’ai froid aux pieds. Je tiens à la main un arc en plastique rouge rafistolé avec du scotch. Il y a du blanc et des arbres noirs, puis deux détonations, au loin. Deux en une. C’est tout.
J’ai attendu pas mal d’années, mais aujourd’hui, je crois qu’il est temps. J’avais d’abord jeté des mots comme pour constituer des préhistoires, sonder les traces qui resteraient de son enfance. Puis j’ai cru devoir enquêter, traquer, suivre des pistes, toutes m’ont réduite au silence. Enfin, j’ai décidé de me raconter une histoire, une histoire possible de son histoire et de la mienne, et peut-être quelqu’un la lira-t-il, un inconnu d’ici, de la ville et de la mer, du goudron sale et de l’eau qui submerge, si loin si près d’un lieu d’arbres et de terre. Immobile. Bruissant.
Intact.

Un jour
Pierre arrache l’oreille de Karl avec ses dents. Le bout il le recrache en même temps que le chewing-gum rose pâle, les deux tombent au ralenti dans les herbes jaunes. Ça pisse le sang. Quand on cherche le lobe pour emmener Karl à l’hôpital, pour le recoudre, on ne le trouve pas. Il n’y a que le malabar clair qui colle, dans les herbes.

Informations sur le livre