L'ange rouge

Auteur : François Médéline
Editeur : Manufacture Livres
Sélection Rue des Livres

À la nuit tombée, un radeau entre dans Lyon porté par les eaux noires de la Saône. Sur l'embarcation, des torches enflammées, une croix de bois, un corps mutilé et orné d'un délicat dessin d'orchidée. Le crucifié de la Sâone, macabre et fantasmatique mise en scène, devient le défi du commandant Alain Dubak et de son équipe de la police criminelle. Six enquêteurs face à l'affaire la plus spectaculaire qu'ait connu la ville, soumis à l'excitation des médias, acculés par leur hiérarchie à trouver des réponses. Vite.
S'engage alors une course contre la montre pour stopper un tueur qui les contraindra à aller à l'encontre de toutes les règles et de leurs convictions les plus profondes.
Porté par la plume brillante et explosive de François Médéline, L'Ange rouge invite son lecteur à une plongée hallucinée parmi les ombres de la ville et les âmes blessées qui s'y débattent.

20,90 €
Parution : Octobre 2020
416 pages
ISBN : 978-2-3588-7696-4
Fiche consultée 45 fois

Extrait

Le hors-bord de la brigade fluviale s’est élancé sur le Rhône. Mamy était calée sur la banquette en skaï vers la poupe. Le vent a fait virevolter sa queue de rat dans la nuque complètement 1988. C’est inscrit Nicole Piroli sur sa carte d’identité, mais tout le monde l’appelle Mamy. Elle est capitaine. Elle n’a pas de passeport car elle n’a jamais quitté le territoire national. C’est une mère pour tous les zozos du groupe que je dirige à la crim’ mais elle est aussi plus que ça. Les gens qui ne la connaissent pas voient un Golgoth d’un mètre quatre-vingt-deux et quatre-vingt-dix kilos à tendance boulimique. Moi, je vois qu’elle cuisine mieux que personne, qu’elle ne me drague pas, qu’elle est veuve, sans enfants et prétendument médium, ce qui est un package très utile quand on jobe à la Police Judiciaire. Elle doit prendre sa retraite depuis longtemps, prédestinée qu’elle est à se finir à la bière éventée et au whisky bas de gamme, ce qui assurera une continuité avec son boulot de flic : les crimes ont besoin de boîtes de strip-tease et d’alcool.

Mamy était là sur ce hors-bord qui nous menait au fond d’une nuit de printemps. Un air de ras-le-bol s’accrochait à ses lèvres. J’ai louché sur le bout orange de sa Gauloise avec mon œil droit. Le gauche ne fonctionne pas vraiment. Je suis né borgne même si ça ne se voit pas. J’ai fixé les fils de tabac incandescents. J’ai oublié ses yeux de chien voilés de gris et son nez épaté de boxeuse. J’ai dû sourire. Weber a dit :
- Vous vous marrerez moins tout à l’heure, Dubak !
La coque du bateau a heurté une vague plus haute que les autres. Weber a donné un coup de barre à tribord pour rejoindre les eaux plus calmes de la Saône. Les semelles de mes Timberlands ont décollé. J’ai atterri sous le regard ressuscité de Mamy dans les bras de la fille blonde dont je n’arrivais pas à fantasmer le petit cul depuis un trop long moment déjà. Le hors-bord a débuté sa longue courbe. Il a contourné la pointe de la Presqu’île. La fille a dit :
- Vous pourriez y mettre du vôtre, commandant.
Elle m’a souri, les filles me sourient tout le temps. J’ai comme un pouvoir magnétique. Je m’en passerais bien. Weber a actionné la poignée d’accélérateur. La pointe du hors-bord s’est enfoncée. J’ai glissé vers la proue. Je me suis remis sur pieds. L’embarcation s’est engouffrée sous le pont Pasteur. Ses pylônes ont vibré sous le poids des engins qui dévalaient l’A7. Une locomotive tractait un chargement de voitures. Le conducteur a klaxonné à l’approche du tunnel qui s’engage sous la colline pour ressortir à Oullins. J’ai repéré notre bâtiment. L’entrepôt désaffecté du port Rambaud que Mamy mobilise quand il y a urgence à faire parler un suspect. La fille me souriait encore, connement.

Elle a braqué le projecteur sur moi. J’ai plissé les paupières. J’ai agrippé une poignée en métal. J’ai pivoté. J’ai discerné la rive droite. Je n’avais jamais vu la ville comme ça. A l’ouest, les lumières dansaient sur le flanc de la colline, derrière les bosquets, c’étaient les maisons des riches ; plus haut, de grands immeubles genre blockhaus dominaient la ville ; à l’est, le port se répandait comme une ombre sur une terre vierge et cotonneuse, succession anarchique de bâtiments en béton et de des grues rouillées culminant par-dessus des lampadaires, des entrepôts. De petites péniches d’habitation étaient amarrées le long du quai, entre d’énormes péniches commerciales. La fille a dirigé le projecteur sur un point qui clignotait dans le mistral de Lyon, cent mètres au Nord. Weber s’est tourné vers Mamy:
- On arrive. C’est pas joli à voir, capitaine.
Mamy l’a ignoré. Elle a lancé son mégot dans l’eau.

Informations sur le livre