Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan

Auteur : Roland Perez
Editeur : Les Escales
En deux mots...

Le récit tendre et détonnant d’une enfance pas comme les autres, bercée par la voix de Sylvie Vartan. Un roman drôle et chaleureux sur la famille et sur la différence.

19,00 €
Parution : Octobre 2021
224 pages
ISBN : 978-2-3656-9673-9
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Présentation de l'éditeur

Roland, dernier enfant d’une famille juive séfarade, n’est pas un petit garçon comme les autres. Les médecins sont formels : il ne marchera jamais. Mais Esther, sa mère, refuse de le croire. Elle parcourt Paris, de spécialiste en spécialiste, son fils dans les bras, à la recherche du médecin qui fera un miracle.

Niché dans un HLM du XIIIe arrondissement, l’appartement familial est devenu le territoire de Roland. Un terrain de jeu qu’il explore à quatre pattes, prêtant oreille aux discussions de sa mère et de ses voisines, à leurs prières et chuchotements bienveillants, tout en attendant avec impatience le retour de ses frères et sœurs de l’école. Le monde extérieur, c’est à travers la télévision qu’il le découvre. Il y rencontre Sylvie Vartan, une fée bienveillante à la carrière naissante, dont la voix l’accompagnera sur le chemin de la guérison.

Et quand le miracle auquel sa mère n’a jamais cessé de croire se produit enfin, que Roland, qui a alors sept ans, parvient à faire ses premiers pas, c’est un monde nouveau et infini qui s’offre à lui : les trottoirs de Paris, le métro, et surtout l’École des enfants du spectacle…

Ma mère, Dieu et Sylvie Vartan est un roman tendre et loufoque, aux personnages drôles et attachants. Une histoire vraie, lumineuse et pleine d’espoir.

Extrait

Chapitre 1 Mme Fleury

Ma mère était persuadée qu’avec des cigares au miel on pouvait tout acheter. Avant chaque visite de l’assis‐ tante sociale, elle s’enfermait des heures durant dans sa cuisine. Assis par terre, je la regardais rouler les petites bûches, tandis que l’appartement s’emplissait des parfums d’amande et de fleur d’oranger. Cela aurait dû être une fête, mais, je le sentais bien, quelque chose clochait. Ses doigts trop nerveux, ses lèvres trop ser‐ rées qui, plutôt que son habituelle faconde, ne lais‐ saient filtrer qu’un juron bien senti lorsque la pâte d’amande se débinait pour aller s’écraser sur le for‐ mica. Du moins, je supposais que c’était un juron, car c’est à ça que servait le dialecte marocain... en plus des engueulades entre mes parents et des remarques sur les N’guyen, nos voisins de palier. Puis, une fois la cuisine bien briquée, c’était mon tour. Débarbouillage en règle, pantalon propre et chemise repassée de frais. À l’arrivée, j’embaumais la lessive, la savonnette et l’eau de Cologne. Ce que je détestais par‐dessus tout, c’était quand, d’un geste appuyé et mouillé, elle plaquait mes cheveux sur mes tempes pour discipliner les mèches rebelles et dégager une raie bien blanche et nette.
– « Voilà ! Tu es beau mon fils. » Mais je me laissais faire sans broncher. La dame en gris allait arriver, je devais faire bonne impression. Même si je ne com‐ prenais pas l’enjeu, je savais qu’à travers moi, c’est ma mère qu’on allait juger, et cette idée m’angoissait.
Le bourdonnement de la sonnette stoppait net ma mère dans sa course qui, de la salle à manger au salon, la propulsait comme une boule de billard – déplaçant et replaçant un vase, lissant un napperon, arrangeant un bouquet de pampas séchées.
— Ah madame Fleury ! Entrez, entrez, je vous en prie. Attendez là, je vais vous faire un thé à la menthe, vous prendrez bien un thé à la menthe, n’est‐ce pas ?
Le cirque pouvait commencer. L’autre n’avait pas encore eu l’occasion d’ouvrir la bouche que ma mère avait déjà disparu dans la cuisine. Ravalant avec peine ma salive, je me retrouvais seul face à cette petite femme sèche. Je n’osais faire le moindre mouvement ni proférer un son de peur de commettre un impair, me contentant de répondre par mon plus beau sourire à ses tentatives d’approche.
— Comment ça va Roland ? Raconte‐moi un peu. Qu’est‐ce que tu fais de tes journées ?
J’étais sauvé par l’entrée en trombe de ma mère qui depuis son antre, de l’autre côté du couloir, flairait le danger.
— Il est heureux comme tout. Hein, Mchikpara, raconte à Mme Fleury l’avion en Meccano que tu as construit avec Jacques. Si vous voyiez ça madame Fleury ! Il est si doué le petit. Et soigneux avec ça.
— Je n’en doute pas madame Perez, mais on en a parlé des dizaines de f...
— Et il parle bien pour son âge, regardez. Dis quelque chose à Mme Fleury, Roland.
— Je vois toujours un coin de ciel bleu, aussi bleu que tes yeux. Quantuélà là la la la la la...
Silence embarrassé.
— ... Comme il est intelligent ! Et curieux avec ça. Il retient toutes les chansons qu’il entend à la télé.
— Je vous le répète encore une fois. Il faut que Roland aille à l’école.
Ma mère, à peine assise, se retrouvait aussitôt pro‐ pulsée hors de sa chaise. Le thé était prêt, « et puis j’ai fait des cigares au miel, et vous allez bien manger un gâteau, et il les a aimées les pâtisseries votre mari la dernière fois ? »... La litanie reprenait de plus belle. Chaque diversion était autant de temps gagné.
— Maintenant ça suffit ! Asseyez‐vous. Si vous ne l’appareillez pas pour l’envoyer à la maternelle, je ferai mon devoir auprès des services sociaux, vous m’en‐ tendez ? Je vous l’ai dit, l’appareillage ne vous coûtera rien. Tout est pris en charge.
— Mais je veux pas qu’il passe pour un handicapé mon fils ! On peut pas le faire boiter comme ça toute sa vie. C’est pas humain, madame Fleury ! Regardez comme il est mignon, le pauvre, il ne demande qu’à être comme les autres... protestait ma mère, des san‐ glots dans la voix, dans une tentative pour amadouer l’austère bonne femme.
Je l’avais vu jouer cent fois jouer la grande scène du II : digressions, montée dans les aigus, effets de manche, larmes, émotion... Le tout à la vitesse de la lumière. L’assistante sociale naviguait sur des montagnes russes. Pourtant, avec sa voix ferme et ses petits yeux qui vous transperçaient, elle ne s’en laissait pas compter la mère Fleury. Mais de toutes les familles d’allocataires qu’elle visitait au 7, avenue de la Porte‐de‐Choisy, l’entêtée du quatrième restait sa croix. Je connaissais par cœur les manœuvres de ma mère et, alors qu’elle tentait une fois de plus de changer de sujet : « Vous avez vu Mme Dahan ? Ça va pas sa fille, hein ? Il paraît qu’elle a encore volé... », je choisissais ce moment pour glisser du canapé et retrouver le lino de la salle à manger. La traîtresse en profitait pour reprendre l’avantage.
— Mais regardez‐le, enfin. Il a quatre ans et il marche encore à quatre pattes. Il faut faire quelque chose madame Perez. Vous ne pouvez pas le porter à bout de bras toute sa vie.
Remontée dans les aigus :
— Toute sa vie ? Comment ça toute sa vie ? J’ai vu des docteurs, des dizaines de docteurs ! Il va marcher comme les autres enfants, je vous le dis moi ! On va la trouver la solution, Dieu m’en est témoin. D’ailleurs j’en vois un autre la semaine prochaine, un Grrand Docteur, il a soigné des tas d’enfants comme lui.
— Ah oui? Et qui c’est?
— ... le docteur... halallalllala... Je sais plus moi, on en voit tellement ! C’est ma fille qui s’occupe des rendez‐vous. Je vous jure madame Fleury, cette fois‐ci ça va marcher. Je le sais, vous m’entendez, je‐ le‐sais ! – lâchait‐elle, avant d’aller sortir la viande du Frigidaire – parce que vous comprenez les enfants vont rentrer de l’école, et puis ce soir c’est shabbat vous savez...
Sur une demi‐heure de visite, elle s’en sortait avec vingt minutes de pirouettes. Pourtant, ma mère avait beau être agaçante, personne ne pouvait lui résister longtemps. Son charme, sa foi, sa force de conviction emportaient tout sur son passage. Y compris cette femme aux lunettes sévères, au chemisier cadenassé jusqu’au menton et aux collants épais. Agacée, soulagée d’en avoir fini, mais aussi touchée par le dévouement de cette mère, elle quittait une fois de plus l’appartement en lui laissant une chance, avec en prime, bien sûr, les petits cigares fondants soigneusement empaquetés dans du papier alu que ma mère lui avait fourré dans les mains. « On s’est bien comprises madame Perez, c’est la dernière fois ! Rendez‐vous dans quatre mois. » À peine la porte refermée, ma mère laissait échapper un long soupir sonore et venait me soulever du sol pour me serrer dans ses bras. « Mchikpara, mon fils, maman sait que tu vas marcher. Il va venir le miracle, il va venir. » La tête dans son cou, je respirais son odeur de sucre et de cannelle. Et comme elle j’y croyais. De toutes mes forces.

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