Killing me softly
Tueur à gages, Madjid Müller accepte un contrat inhabituel : exécuter un homme accusé de pédophilie sous les yeux de celui qui fut sa victime, devenu prof à Sciences Po. Quand Madjid découvre que la cible est un vieillard sénile domicilié dans un EHPAD à Besançon, il estime que cette vengeance n'a aucun sens. C'est le début des embrouilles...
Extrait
les festivals de musique m’ont toujours ennuyé.
Ils sont l’équivalent, pour le foie gras, d’une quinzaine promotionnelle chez Système U. Rock en Seine n’y échappe pas, malgré une programmation de qualité. Mon immense regret est que je ne serai plus là dimanche, pour le concert de Baxter Dury. Un réel crève-cœur, moi qui suis fan. Voilà le genre de gars capable de me faire me déhancher, sur une piste de danse, ou seul dans mon salon.
Je vous parle d’une dynastie, d’une lignée royale dont le premier monarque a été le King : Elvis Ier
.
Le groupe Måneskin, je ne connais pas. Ce sont de jeunes Italiens en passe de devenir un groupe monstre, à l’image de Queen ou de Kiss. Je ne parle que du nombre de spectateurs lors des tournées, pas de leur musique. Pour commencer, excellent storytelling. Les trois garçons et la fille se sont rencontrés au lycée, à Rome. Vous savez, c’est ce groupe qui a remporté l’Eurovision, en 2021, et dont les membres ont été filmés pendant la cérémonie en train decs’envoyer des traces de coke sur la table basse. Un bon point pour eux. C’est cent fois plus punk et iconoclaste que ces adolescentes qui lancent de la soupe sur une œuvre de Van Gogh, dans un musée de pays occidental où aucune peine n’est sérieusement retenue contre ce type d’infraction, euh pardon… d’action. Qu’elles aillent faire la même chose en Chine ou en Corée du Nord.
Donc, sur le papier, cette bande me plaît.
Le leader est tatoué partout, a une gueule d’ange et le regard de Ceaucescu lorsque les premiers sifflements ont retenti sur la place de la République, à Bucarest. Fine moustache à la Errol Flynn, il dégage un vrai truc. Sans hystérie, il enchaîne les chansons en marchant, nonchalant, et a ce truc des bêtes de scène, indéfinissable. Une sorte de grâce animale, envoûtante. On a envie d’être lui en sachant que cela relève de la science-fiction. Il est d’un autre bois, il est né pour être une rock star. Alors que le concert en est à la cinquième ou sixième chanson, je le soupçonne de s’emmerder, ce qui ajoute encore à son charisme. Trente mille spectateurs sont en train de l’aduler et il s’en branle.
C’est la fille qui joue de la basse. Aucun intérêt. Son unique jeu de scène consiste à se mettre à genoux devant le guitariste, dont l’unique jeu de scène est de se mettre à genoux devant la bassiste.
Ainsi, à de nombreuses reprises, ces deux-là sont à genoux l’un en face de l’autre. Ils grimacent beaucoup. Jouer de la musique est une souffrance qui équivaut à une crise de goutte, pour elle, à une crise d’hémorroïdes, pour lui. Damiano, le leader des Måneskin, les surpasse, même s’il surjoue la complicité en leur passant une main sur l’épaule ou dans le dos, de temps à autre.
Je m’intéresse au guitariste. Insupportable. Il est resté dans le schéma détestable des années 1970,
où la plupart des morceaux de musique étaient similaires, avec ce pavé de solo de guitare en plein milieu. C’est ce qui a fait que les chansons étaient si longues, dépassant régulièrement les sept minutes.
Des chansons obèses, à cause de ce putain de solo de guitare, prétentieux, presque dédaigneux. Regardez comme je suis virtuose. Ce travers a atteint son paroxysme avec des musiciens tels que Santana,
Joe Satriani, ou ce con de Steve Vai. Ces gens ont cru que la musique était une performance.
Le guitariste de Måneskin en fait des caisses.
Il s’appelle Thomas. Il devait être moche, au lycée.
On le prenait pour un gland sans savoir que, eh ben ouais, il y avait du Jimi Hendrix en lui. Sacrée revanche. Il est vrai que ce monosourcil qui lui barre le front n’est pas des plus avantageux. Et sa mine boudeuse donne envie de l’entarter. Chaque note jouée lui arrache une grimace, comme s’il était sur le trône un lendemain de choucroute bien arrosée. Le public l’adule. Tas de veaux. Et dire que dimanche je ne serai plus là pour voir Baxter Dury…
