La Fin de la récré
« Ce qu'on avait pris pour un âge d'or, c'était juste ce moment où tout était possible dans nos vies, on était jeunes on était avec des jolies filles on conduisait des vieilles bagnoles on partait en vacances au bord de la mer et on allait devenir riches et célèbres et plein d'autres choses agréables. »
À Saint-Étienne, le fils du professeur a grandi et découvre à présent les désirs, les rêves et les tourments de la vie adulte. Il y a les discussions sans fin au café, le dernier album des Ramones déniché chez le disquaire, le menace du service militaire, les films américains avec De Niro au Meliès et les filles. Enfin, une en particulier. Avec Aurore, c'est la douleur des premiers chagrins, la découverte de la sexualité et les balbutiements de la vie commune, comme une grande répétition générale intense et maladroite de ce que serait le monde adulte. Mais tout âge d'or se termine un jour... pour laisser place à ce qu'on appelle, peut-être, la vie.
Avec La Fin de la récré, Luc Chomarat nous émerveille en ravivant un souvenir aussi intime qu'universel : celui du passage à l'âge l'adulte, fait d'expériences et de tentatives. Entre humour et mélancolie, il dessine le portrait d'une génération qui espère vivre différemment de ses parents, avant d'être rattrapé par la réalité d'un monde qui change.
Extrait
Soudain l’été dernier
C’est notre premier rendez-vous. Si je réfléchis bien.
Le samedi d’avant j’étais sorti avec elle, mais ce n’est pas comme si on avait rendez-vous, parce que je ne savais pas si ça allait marcher. Là, c’est différent. C’est ma petite amie.
Ce qui est curieux, c’est que c’est encore plus compliqué. Je croyais qu’une fois qu’on était sorti avec une fille, c’était plus simple, plus calme. Mais je suis tout sauf calme. J’essaie de faire autre chose, écouter un disque dans le salon, relire une BD, je n’y arrive pas. Je vais dans la salle de bains, je me regarde sous toutes les coutures, mais ce n’est pas comme si je pouvais changer de tête. Je mets mes cheveux dans un sens, puis dans l’autre, puis vers l’arrière, puis je les remets comme au début et je retourne sur mon lit. Puis je retourne à la salle de bains et je me regarde à nouveau. Puis je retourne dans ma chambre et je m’assois sur mon lit et je regarde autour de moi à la recherche d’un truc à faire. Mon cœur cogne comme si j’avais couru un cent mètres. J’ai mal au ventre. Je suis allé plusieurs fois aux toilettes. Si c’est ça avoir rendez-vous avec une fille, merci bien. Je me demande si c’est tout le monde pareil. Je regarde ma montre toutes les cinq minutes. Toutes les deux minutes. Toutes les trente secondes.
– Je peux savoir ce que tu as à t’agiter comme ça ? demande ma mère au bout d’un moment. Tu me donnes le tournis.
– Je vais aller faire un tour.
– Je crois que c’est une bonne idée.
Me voilà dans la rue. Deux heures encore avant le rendez-vous. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ?
J’ai toujours mal au ventre, et j’arrive pas à respirer. Je dois m’arrêter sur un banc comme un vieux monsieur.
Qu’est-ce qui se passe si je croise un copain, et qu’il me demande où je vais ? Et si quelqu’un nous voit ensemble au café ? J’allume une cigarette, je me dis calme-toi, tout va très bien se passer. Dans les films parfois, quand le type est avec une fille, il y a quelqu’un qui passe pour les embêter, alors il se lève et il lui casse la gueule. Je ne me vois pas du tout faire une chose pareille, j’espère que personne va nous embêter.
Quand je passe devant le café la première fois, il n’y a presque personne à l’intérieur. Pas de bande ni rien de ce genre, heureusement. C’est un café de vieux, je l’ai choisi exprès, il n’y a pas de flipper, et juste deux vieux au comptoir. Je fais le tour par la petite rue derrière, et quand je repasse elle n’est toujours pas là. Tu me diras c’est normal, j’ai vingt minutes d’avance. C’est le milieu de l’après-midi et le début de l’été, il y a déjà un peu cette atmosphère comme si tout le monde était parti.
Quand je repasse devant le café pour la cinquième fois je me dis qu’ils vont finir par me repérer et trouver ça suspect et peut-être appeler les flics et que j’ai qu’à m’asseoir à l’intérieur et commander quelque chose en attendant. Je n’ai jamais eu rendez-vous avec une fille mais il y a quand même des choses que je sais, même si je ne sais pas comment je les sais. Et par exemple, ça paraît normal que le garçon arrive le premier.
Je m’installe à une petite table près de la vitre, comme ça je la verrai arriver. Puis après je me dis que c’est idiot, parce qu’on pourra nous voir de l’extérieur, j’aurais dû prendre une table dans le fond. Mais c’est trop tard, le type est déjà là pour me demander ce que je veux boire, alors je lui dis une pression et après je n’ose plus bouger.
Elle ne devrait plus tarder. Je regarde tourner la trotteuse sur le cadran de ma montre, plus qu’une minute, voilà ça y est. C’est l’heure, elle devrait arriver.
Mais elle n’arrive pas. Cinq minutes après, elle n’est toujours pas là. Je vois bien la rue, jusqu’au croisement, alors à moins qu’elle arrive de l’autre côté, mais je ne vois pas pourquoi elle arriverait de l’autre côté, puisque son immeuble est là-bas, en face du conservatoire. La trotteuse continue sa course, je commande une autre bière. Dix minutes passent, puis vingt. J’ai une terrible envie de pisser mais je n’ose pas me lever, si elle arrivait à ce moment-là, en même temps je vois vraiment jusqu’au carrefour, je dois avoir le temps. Cinq minutes encore.
Je vais pisser.
Quand je reviens m’asseoir, ça va mieux. De ce côté-là, ça va mieux. Mais je comprends aussi qu’elle ne viendra pas. C’est sûr, maintenant. Qu’est-ce que je croyais ?
Elle a autre chose à faire. Ou peut-être qu’elle a oublié.
Oui, c’est ça. Pendant que j’étais là à compter chaque minute et à faire des allers-retours aux toilettes. Si ça se trouve elle ne voit même plus qui je suis.
Je n’ai plus peur. Je n’ai plus mal au ventre. Je suis tellement triste. La vie n’a pas de sens. Je suis assis dans un café désert au milieu de l’après-midi et je suis seul, plus seul que je ne l’ai jamais été.
