Une main vers le ciel
Khieu Saran a 17 ans le jour où les Khmers rouges déferlent sur Phnom Penh pour « libérer » le peuple cambodgien. La joie de courte durée va basculer dans l'horreur. Khieu découvre les camps de rééducation, la torture et l'extermination avant d'être forcé de devenir à son tour un bourreau du régime de Pol Pot.
Après avoir échappé à l'enfer, Khieu est aujourd'hui juge d'instruction auprès d'un tribunal pénal international dont la mission est de traquer les anciens cadres du régime. Jusqu'au jour où il retrouve la trace de Vorn, son ancien tortionnaire. Accompagné par Sokha, sa fille adoptive, Khieu s'envole pour la France afin d'en finir avec les spectres du passé.
Avec ambition et humanité, Une Main vers le ciel explore la filiation et la transmission : que peut-on encore léguer après l'innommable ? Entre fresque historique et roman d'action, Jean-Christophe Boccou questionne la frontière ténue entre justice et vengeance, rappelant l'impérieuse nécessité de ne pas oublier.
Extrait
C’est bien la première fois que tu vois sourire ton oncle. Tu te dis que tu n’as pas raté grand-chose, vu les trois chicots pourris qui se baladent dans sa bouche. Mais aujourd’hui, quelque chose a changé. Il te donne même ta matinée. « Pour quoi faire ? » lui demandes-tu, un peu étonné. Il fait mine de lever la main sur toi comme s’il allait te gifler, mais il se contente de rajuster ses lunettes sur son nez et te chasse de l’épicerie. « Les Américains ont plié bagage. Ça veut dire que la guerre est finie ! Prends-toi un Dr Pepper et va te promener en ville, tu l’as bien mérité. »
Tu hoches la tête en attrapant une canette de soda dans l’armoire réfrigérée. La guerre est finie ? Tu n’y crois pas beaucoup.
Tu n’y crois pas du tout.
La nuit dernière, tout Phnom Penh a de nouveau tremblé sous les coups de boutoir de l’armée khmère rouge qui pilonne au hasard, à raison de deux cent cinquante roquettes par semaine.
Des mois que ça dure. Des mois que tu ne dors plus que d’un œil.
Plus personne ne dort, de toute façon. Plus personne ne rêve non plus. Ton oncle est bien un des seuls Cambodgiens qui affichent.encore un peu d’optimisme, même s’il garde toujours son vieux Colt M1911 caché sous son oreiller. L’arme ne fonctionne plus depuis des lustres, mais la savoir à portée de main le rassure un peu.
« Tu as vu ça, Khieu ? Lon Nol s’est enfui comme un rat !
Soi-disant que monsieur le maréchal-président doit aller se faire soigner à Hawaï. Mais qu’il y reste dans son île, ce traître.
C’est lui qui nous a vendus aux Américains ! Bon sang, et dire qu’on était un pays neutre et indépendant. Je suis d’accord avec le prince Sihanouk, il nous faut un nouveau gouvernement. Et ces Khmers rouges n’ont pas l’air si terribles que ça, après tout. » Toi, tu ne dis rien. Tu sais que les choses ne sont pas si simples et que cette armée révolutionnaire s’est levée dans les campagnes.
Dans les campagnes et pas dans les villes. Et aujourd’hui, les maquisards communistes qui vous bombardent depuis des semaines sont aux portes de Phnom Penh. Les Khmers rouges, comme les a surnommés Norodom Sihanouk.
Tu pourrais aussi rappeler à ton oncle que tu es le seul de vous deux à savoir lire, et que c’est toi qui lui donnes des nouvelles du monde, quand tu lui fais la lecture des journaux français que tu ramènes parfois du lycée. Le marxisme est à la mode dans le Tout-Paris de 1975, et personne ne semble faire grand cas de ces révolutionnaires communistes cambodgiens. Les Occidentaux sont à des milliers de kilomètres de votre réalité qui se disloque chaque jour un peu plus sous les tirs de mortiers.
Mais tu l’aimes ton vieil oncle, tu ne veux pas lui faire de peine.
Alors tu te tais.
Et puis, si tu sais lire et écrire, c’est bien grâce à lui. Il t’a recueilli après l’accident de car qui a coûté la vie à tes parents dans la province de Battambang. Tu n’avais que cinq ans, à l’époque. Il t’a offert son temps, il t’a offert sa vie
