Des garçons comme il faut

Auteur : Serena Gentilhomme
Editeur : Manufacture Livres

Rome, 1975. Donatella Colosanti et Rosaria Lopez sont découvertes dans un coffre de voiture. Torturées et séquestrées pendant trente-six heures, l'une d'entre elles est déjà morte depuis plusieurs heures lorsque la police intervient. Les coupables ? Trois fils de bonne famille, riches, protégés et nourris d'un mépris social envers les femmes et la classe populaire.

Ce que l'on a appelé « le massacre du Circeo » dépasse le simple fait divers. Véritable séisme sociétal, il constitue un tournant de l'histoire italienne.

13,90 €
Parution : 12 Mars 2026
208 pages
ISBN : 978-2-3855-3334-2
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Extrait

Anatomie d’un massacre

Rome, Via Pola, le 30 septembre 1975, 23 heures environ
Doux est le silence, en ce début d’automne romain bercé par le ponentino, la brise marine qu’on dit propice aux rendez-vous amoureux. Un dernier croissant de lune veille sur la Cité éternelle, éclairant ses monuments, ses humbles borgate périphériques et ses quartiers cossus Trieste,
Pinciano et Parioli aux façades impeccables, comme celle où se découpe, au milieu de volets clos, le rectangle orangé d’une fenêtre. Accoudé à son rebord, Stefano Fabris un célibataire vivant avec sa mère s’apprête à se coucher, quand il entend un bruit de moteur. Il se penche et aperçoit une Fiat 127 blanche qui, dans un crissement de gravillons, va se garer en bas d’un réverbère. Un petit homme descend de la voiture et lève la tête vers Fabris, qui recule. Il n’a pas été vu, mais sa mémoire a enregistré, pour ne plus jamais l’effacer, un pâle visage aux yeux globuleux et au front bombé, où la sueur fige des boucles poisseuses. L’individu essoufflé,énervé est aussitôt rejoint par un grand brun.
Dans leur dialogue fragmenté, à peine audible, ilest question d’un trousseau de clés à récupérer.
Indifférent à l’agitation de son passager, le chauffeur de la Fiat coupe court.
– Tranquille, nous reviendrons ici demain, à la première heure. Maintenant, on va se faire cette pizza, OK ?
Les deux se fondent au noir.
Intrigué, mais pas inquiet, Stefano Fabris se couche et se réveille vers une heure du matin. Sa mère le secoue : depuis un moment, elle entend un fracas de tôle frappée, provenant d’une voiture garée en bas de chez eux. Un peu incrédule - sa mamma ayant tendance à tout dramatiser, ce qui est justifiable, par les temps qui courent –,Stefano regarde par la fenêtre et constate que le coffre de la 127 est en effet brutalement secoué de l’intérieur, des rauquements s’en élèvent. Un animal oublié, peut-être ?... Non, ces râles appelant au secours
– aiuto, aiuto gardent une signature humaine. L’appel des Fabris à la police est aussitôt reçu par les carabinieri de service, dont le véhicule de secours lance un message urgent crypté : Ici Cygne, ici Cygne, il y a un chat qui miaule dans une 127, via Pola.
Le message est intercepté par un reporter de terrain, Antonio Monteforte, du journal conservateur Il Tempo, lequel se précipite sur les lieux, conformément à ses principes qui lui ont valu des scoops : Si tu veux prendre une photo qui ait un sens, tu dois la prendre au bon moment, si tu dois la prendre au bon moment, tu dois te trouver sur place. Il dégaine son appareil, se penche sur le coffre, parle, rassure :
– Tout est sous contrôle. Qui vous a fait ça ?
– Des bandits de Marseille. J’ai mal. Y a une morte. Ouvre-moi, reste, ils sont ici, ils vont revenir, ils arrivent !
Le vice-brigadier Mario di Fazio et son adjoint Antonio Giannattasio arrivent sur les lieux. Les flashes de Monteforte se déchaînent. La paix du fastueux quartier Trieste, marqué par les délires néo-gothiques de son architecte Coppedè, est définitivement compromise et le sera longtemps.
Des téméraires quittent leur zone de confort pour s’approcher de la voiture cernée par les rubalises.
Son coffre déglingué vient d’être ouvert. On y aperçoit un colis enveloppé dans une couverture, puis une silhouette de laquelle une plainte s’exhale : on l’a tuée, ma pauvre Rosaria, on l’a tuée. Déposée par terre, la couverture s’ouvre sur un sac en cellophane, où gît un corps au visage tuméfié, au ventre boursouflé. On extrait l’autre prisonnière. Ses yeux ouverts reflètent les ténèbres de la dantesque vallée d’abîme nébuleux, dont elle a eu un avant-goût pendant trente-six heures de sévices.*
On emmène la victime à la Polyclinique universitaire Umberto Primo. Elle s’appelle Donatella Colasanti, elle a dix-sept ans. Son amie, de dix-neuf ans, s’appelait Rosaria Lopez.
Son cadavre révélera son calvaire avant la noyade dans une baignoire.

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