Le Promontoire du reptile

Auteur : Federico Axat
Editeur : Calmann-Lévy

En se réveillant dans son salon, John Brenner, ancien alcoolique, découvre à côté de lui le cadavre d’une jeune femme tuée par balle, une bouteille de vodka et le pistolet de son père. Même si tout l’accuse, il est en certain : il n’a pas tué cette inconnue.
Pire encore, le temps que John sorte de chez lui pour retrouver son calme, le corps et toute trace du crime disparaissent. Est-il victime d’une hallucination ? S’est-il remis à boire ? Et quelle est cette amnésie dont il est atteint et qui l’empêche de se souvenir des événements de la veille ? John mène son enquête, mais ses pertes de mémoire se répètent, et de plus en plus de coupables potentiels apparaissent.

Grand architecte de ce récit aux multiples facettes, Federico Axat nous fait entrer dans un univers où la frontière entre rêve et réalité se fait de plus en plus mince et inquiétante.

21,90 €
Parution : Juin 2021
432 pages
ISBN : 978-2-7021-6561-4
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Extrait

La fille morte par balle était dans mon salon.
Je me suis réveillé dans un brouillard confus, comme lorsque j’étais soûl et que je m’effondrais ailleurs que dans mon lit. Mon premier contact avec la réalité a été le grincement lointain de la balancelle, devant la maison ; le second, un coup sur l’hallogène quand j’ai étiré les bras pour me dégourdir, les yeux encore clos. La fatalité qui régit ma vie ces derniers temps a voulu que la lampe tombe et que l’abat-jour se brise en mille morceaux.
J’ai alors compris que je me trouvais dans le salon, à plat ventre. J’avais une douleur intense à la poitrine, le bras gauche ankylosé et la joue enflée. Les paupières à peine entrouvertes, la première chose que j’ai vue a été la bouteille de vodka sur la table basse, à un mètre de là. Dans ma position, elle m’a fait l’effet d’une masse gigantesque, sorte d’obélisque à la hauteur de mon échec. J’ai grimacé de dégoût avant de me replonger dans l’obscurité qui commençait à m’être vraiment familière. La petite voix accusatrice s’est élevée aussitôt. Depuis que j’ai reconnu mon problème d’alcool, j’ai appris à l’écouter dès que la tête me tourne et que la culpabilité me gagne. Je garde le silence comme un enfant qui reçoit une semonce méritée, songe que l’époque où je pensais avoir le contrôle de mon existence est bien loin, et que malgré toutes les promesses faites à mon ex-femme, à ma fille (qui n’est au courant de rien) ou même à mon avocate, je vais de nouveau tomber bêtement dans le même piège. J’ai vingt-sept ans. Donald, mon parrain aux Alcooliques Anonymes, dit que j’ai pris conscience de mes problèmes à temps et qu’à mon âge il était encore un imbécile avec dix ans d’excès et de stupidité devant lui. L’idée n’est guère réconfortante.
Lorsque je me suis levé, une flèche à la pointe d’acier s’est plantée dans mon front. Mes bras tremblaient, j’ai failli m’écrouler, mais j’ai réussi à me redresser. Je souffrais d’une des pires migraines de ma vie. Je peux supporter une légère gueule de bois et même à vivre avec si elle est modérée, mais quand elle est aussi forte, je suis impuissant. J’avais du mal à savoir à laquelle des deux j’avais affaire ce jour-là.
J’ai ouvert les yeux.
La fenêtre était un rectangle noir. D’une manière ou d’une autre, je m’étais téléporté dans le futur et il faisait nuit. Se pouvait-il que j’aie oublié tout ce qui était survenu ces dernières heures ? Ce n’aurait pas été la première fois, mais je m’en étonne toujours. En principe, la petite voix en profite pour entamer la deuxième partie de son discours habituel, passant des reproches donneurs de leçons à la culpabilité et à la résignation ; alors la véhémence et la fureur disparaissent pour céder la place à la triste acceptation d’une cause perdue. Mais je n’ai pas eu le temps de me lamenter sur mon sort, car pendant que je me concentrais sur la bouteille, une forme brillante sur le sol a attiré mon attention, et ce que j’avais pris l’espace d’une seconde pour un simple éclat s’est révélé être le Ruger P85 qui avait appartenu à mon père.
Puis, du coin de l’œil, j’ai distingué le corps. Tout a dû se dérouler en moins d’une demi-minute, mais dans mon esprit, les faits se succédaient avec une lenteur alarmante. J’ai tendu le cou, conscient que quelque chose déraillait, et j’ai vu cette fille couchée à plat ventre, couverte d’un drap blanc. Elle avait la tête légèrement penchée dans ma direction, ses yeux ouverts tournés vers l’infini.
Je pense avoir du cran. À onze ans, j’ai trouvé ma mère morte au terme d’une longue agonie, condamnée par la maladie. Mon père a été arrêté, accusé de l’avoir étouffée avec un oreiller, et peu après, il s’est pulvérisé le crâne d’un coup de fusil. Lui, je ne l’ai pas vu, mais j’étais seul à la maison quand la police s’est présentée pour m’annoncer le drame. Le corps de cette fille, que je devais finir par appeler la « fille au collier » – même si elle n’en portait pas quand je l’ai découverte –, m’a affecté de manière différente, sa simple présence impliquant une réalité effrayante : j’étais de toute évidence impliqué dans ce meurtre.
Oubliant les palpitations qui me vrillaient la tête, je me suis approché du cadavre, mes yeux allant de la fille au pistolet, du pistolet à la fille. La peur s’est emparée de moi, puis est venue la question qui s’imposait.
Qu’as-tu fait ?
Je n’avais jamais vu cette fille, j’en étais sûr et certain, et pourtant quelque chose en elle me semblait familier.

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