Jeu pour les vivants

Auteur : Patricia Highsmith
Editeur : Calmann-Lévy

Un conte moral et psychologique élégant.
 
À Mexico, Lélia, une jeune peintre, est assassinée. Ses deux amants, Ramón et Théodore, qui se connaissaient et étaient amis, sont bien évidemment suspectés par le capitaine Sauzas, chargé de l'enquête.
 
Mais alors que Ramón, fervent croyant qui se voyait bien épouser Lélia un jour, est convaincu de sa propre culpabilité, Théodore, plus pragmatique, décide de prêter main forte à la police. Une situation ambiguë, qui disloque les relations au sein du groupe de proches qui entouraient Lélia, et fait naître plus de soupçons qu'elle n'apporte de réponses.
 
Avec son talent habituel, Patricia Highsmith évoque ses personnages et leurs passions avec subtilité et nous livre un roman envoûtant.

19,90 €
Parution : Novembre 2025
380 pages
ISBN : 978-2-7021-8094-5
Fiche consultée 33 fois

Extrait

Théodore s’en doutait : il se passait quelque chose chez les Hidalgo. Il leva les yeux vers les quatre fenêtres éclairées du premier étage, d’où provenait un brouhaha attirant de voix et de rires, rajusta sous son bras droit sa lourde serviette et se demanda un instant s’il allait sonner chez les Hidalgo ou bien chercher un autre taxi libre et rentrer directement.
Il ferait frisquet chez lui, au milieu des meubles couverts de housses. Inocenza, la domestique, était encore en visite dans sa famille à Durango, puisqu’il ne lui avait pas écrit qu’il rentrait. Et après tout, il était à peine minuit et on était la veille du 5 février, jour de fête nationale. Demain, personne ne travaillerait. D’un autre côté, il était empêtré d’une valise, d’une serviette, d’un carton à dessins et d’un rouleau de toiles. D’ailleurs, il n’avait pas été invité, mais avec les Hidalgo ça n’avait vraiment pas d’importance.
Ou bien allait-il rendre visite à Lélia ? Il y avait songé tout à l’heure, dans l’avion qui le ramenait d’Oaxaca, et il ne savait pas ce qui l’avait poussé jusqu’à la maison des Hidalgo. Il avait écrit à Lélia qu’il serait de retour à Mexico ce soir et peut-être même l’attendait-elle. Elle n’avait pas le téléphone. Mais cela ne la gênait pas de le voir débarquer à n’importe quelle heure, à moins qu’elle ne fût en train de peindre. Lélia avait si bon caractère. Il décida d’aller dire bonjour aux Hidalgo et de voir Lélia après, si cela ne le menait pas trop tard.
Il s’approcha de la porte, posa sa valise sur le sol et pressa vigoureusement le bouton de la sonnette. Il ne sonna pas une seconde fois, et pourtant deux minutes au moins s’écoulèrent avant qu’on vînt ouvrir. C’était Isabel Hidalgo.
— Théodore, vous voilà de retour, lui dit-elle en anglais.
Puis elle reprit en espagnol :
— Entrez donc. Je suis ravie de vous voir. Montez. La maison est pleine de monde.
— Merci, Isabel. J’arrive par l’avion d’Oaxaca.
— C’est magnifique !
Isabel entra directement dans le living-room, leva un bras et annonça :
— Théodore est arrivé ! Carlos, Théodore est ici.
Théodore déposa dans le petit vestibule, aussi discrètement que possible, sa serviette, sa valise contre laquelle il cala son carton à dessins, et installa le rouleau de toiles debout à côté.
Carlos arriva, un verre à la main. Il portait une de ses vestes de tweed au motif hardi.
— Don Teodoro ! s’écria-t-il en passant un bras autour des épaules de Théodore. Bienvenue en ces lieux ! Venez prendre un verre !
La plupart des invités étaient des hommes, rassemblés en petits groupes dans les coins et sur les deux divans d’angle ; ils avaient l’air d’être là depuis longtemps. Théodore n’en connaissait pas la moitié et n’avait aucune envie d’être présenté à chacun d’eux, mais Carlos, avec son énergie débordante qui s’accentuait toujours quand il buvait, le traîna devant chacun, et même devant deux enfants, deux petits Américains blonds, qui dormaient au fond d’un divan, appuyés contre le mur.
— Ne les réveillez pas, ne les réveillez pas, protesta aussitôt Théodore.
— Où vous cachiez-vous ? demanda Carlos.
— J’étais à Oaxaca, vous savez. J’ai peint une demi-douzaine de toiles le mois dernier.
— Voyons ça ! fit Carlos, un large sourire illuminant son visage.
— Oh ! pas maintenant. Il n’y a pas assez de place. Mais j’ai fait un séjour merveilleux. J’ai même…
Il s’arrêta : Carlos avait disparu Dieu sait où, peut-être pour lui chercher un verre.
Théodore se retourna, en quête d’un endroit où s’asseoir. Il jeta un coup d’œil vers une femme qui arrivait du couloir, avec le vague espoir que ce serait peut-être Lélia, mais non. Quelqu’un le bouscula. La pièce était pleine de la fumée douceâtre des cigarettes américaines. Il y avait cinq ou six Américains dans le studio, sans doute des professeurs et des chargés de cours du collège de Mexico ou de Ciudad Universitaria, où Carlos Hidalgo enseignait la mise en scène. Sur une petite table, près d’un des divans, s’alignaient plusieurs bouteilles de gin et de whisky ainsi que des verres déjà utilisés.

Informations sur le livre