Le Jardin des disparus

Auteur : Patricia Highsmith
Editeur : Calmann-Lévy

Un homme poussé à bout par l'obsession de sa femme pour la taxidermie prépare sa vengeance ; un petit garçon construit un cerf-volant en hommage à soeur décédée mais se trouve confronté à un vent mauvais ; un homme et une femme liés par les liens sacrés du mariage, mais surtout par un meurtre, tentent de sortir vainqueurs du jeu de vengeance dans lequel ils se sont lancés...

En neuf nouvelles à la fois tendres et mordantes, Patricia Highsmith dépeint un tableau de moeurs cinglant et envoûtant.

18,90 €
Parution : Février 2026
210 pages
ISBN : 978-2-7021-8164-5
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Extrait

Lorsque Christopher Waggoner, à la fin de ses études de droit, avait épousé en justes noces Penelope – Penny –, il n’ignorait pas son amour des chiens et des chats, lequel était d’ailleurs une tradition familiale. Éprouver de l’affection à l’égard d’un animal qui faisait partie de la maison n’avait rien d’anormal. Christopher n’avait même guère prêté attention au corps empaillé de la petite Pixie, un loulou de Poméranie blanc aux yeux de verre noirs qui trônait dans le bureau du père de Penelope, sur un socle portant la date de sa naissance et celle de sa mort. Il ne s’était pas plus préoccupé de Marmy, le chat roux et blanc identiquement conservé qui se tenait sur le sol, dans un autre coin de la pièce. Pendant ses fiançailles, un chien et un chat vivaient sous le toit des Marshall, il s’en souvenait, mais ils étaient rapidement tombés entre les mains du taxidermiste. Depuis, ils ornaient, l’un bien droit, l’autre assis, un affleurement rocheux du jardin du couple, dans le Suffolk. En fait, avec Pixie et Marmy, ils n’étaient pas les seuls à peupler – si l’on pouvait user de ce terme – le jardin de Willow Close.
Il y avait Smelty, le Scotch terrier noir qui, une patte en l’air, montrait une dentition agressive, et puis Jeff, le berger irlandais dont la robe luttait de son mieux contre les éléments. Certains étaient là depuis deux bonnes dizaines d’années. Riba, le chat abyssin dont Penny avait choisi le prénom à la suite de quelque expérience mystique, était juché sur la branche d’un arbre, ses yeux mordorés fixés sur l’allée en dessous, comme prêt à assaillir tout arrivant. Christopher avait vu des visiteurs faire un bond en arrière, surpris par ce spectacle.
Tout compte fait, il y avait dix-sept ou dix-huit chiens et chats empaillés disséminés dans le jardin, et un lapin. Les deux enfants des Waggoner, Philip et Marjorie, aujourd’hui mariés, les contemplaient d’un regard indulgent, mais Christopher se souvenait d’un temps où il n’en était pas ainsi. Par exemple, quand Marjorie refusait que ses petits amis puissent voir le jardin, malgré le nombre plus réduit de ses hôtes à l’époque. Ou lorsque Philip, alors âgé de douze ans, avait tenté de jeter Pixie dans un feu de joie et, surpris par Penny, s’était vu passer le plus sérieux savon de sa vie.
À présent, une crise avait éclaté, dont leur chien Jupiter, un setter feu, et Flora, une douce chatte noire aux pattes blanches, étaient les témoins attentifs. Peu habitués à sentir une atmosphère tendue à Willow Close, ils ne pouvaient guère deviner que Christopher tentait en fait de les protéger d’une éternité empaillée et battue par les intempéries. Est-ce que tout animal, s’il avait pu choisir, n’aurait pas préféré, le moment venu, se décomposer à quelques pieds sous terre, comme toute chair ? C’est en vain que Christopher avait usé à plusieurs reprises de cet argument.
L’altercation qui l’opposait actuellement à son épouse avait pour cause l’éventuelle visite de journalistes désireux de photographier les animaux empaillés et de faire un article sur le hobby de Penny.
« Mes petits chéris dans les journaux… disait-elle d’une voix implorante. Quel joli hommage à leur rendre ! Et puis le Times pourra en reproduire une partie, ainsi qu’une photo. Il n’y a aucun mal à cela. »
Christopher répondit avec calme, mais en faisant en sorte que chaque mot porte.
« Le mal, en l’occurrence, c’est la violation de notre vie privée, la tienne et la mienne. Je suis un avoué respecté. Je continue à me rendre à Londres une ou deux fois par semaine. Je ne veux pas que n’importe qui sache mon adresse. La plupart de mes clients et collègues ne connaissent que mes coordonnées londoniennes. Tiens-tu à ce que le téléphone sonne une vingtaine de fois par jour ?
— Oh, Christopher ! Tu sais bien que ceux qui le souhaitent l’obtiennent sans problème… »
En pantoufles, pantalons confortables et gilet, Christopher se tenait debout sur le carrelage de la cuisine, une liasse de feuillets dactylographiés à la main. Il venait de son bureau, pensant que le coup de fil donné par Penny quelques instants plus tôt pouvait bien avoir donné le feu vert aux journalistes. Penny, toutefois, l’assura qu’elle avait appelé son coiffeur à Ipswich pour obtenir un rendez-vous le mercredi.
Chris fit une nouvelle tentative
« Écoute, il y a deux jours, tu partageais mon point de vue. Pour dire la vérité, je ne veux pas que mes associés sachent que j’habite un endroit aussi… aussi bizarre. » Il avait cherché le mot juste, abandonné le terme « macabre », mais peut-être aurait-il été plus approprié.
« Pour beaucoup de gens, dont moi, quelquefois, il peut être un brin déprimant. »
Il vit qu’il l’avait blessée. Pourtant, il voulut profiter de l’avantage acquis avant qu’il ne soit trop tard.
« Penny, je sais que tu aimes ces souvenirs dans le jardin, mais pour être honnête, Philip et Marjorie jugent nos vieux compagnons un peu fantomatiques. Marjorie a deux enfants, ils en rient maintenant, mais…
— Autrement dit, c’est pour mon seul plaisir. »
Il prit une inspiration.
« Je veux simplement que l’on ne fasse aucune publicité autour de ce jardin. Pense à Pixie et à ce vieux Marmy, ajouta-t-il avec un sourire, s’ils se voyaient ainsi dans le journal, ils pourraient bien ne pas être contents, eux non plus. C’est également un viol de leur vie privée. »
Penny tira nerveusement son pull sur son pantalon.
« J’ai dit oui à ces journalistes. Ils ne seront que deux, apparemment, le reporter et un photographe. Ils viennent jeudi matin. »
Seigneur, gémit intérieurement Christopher. Il regarda les yeux bleus écarquillés de sa femme. Innocents. Elle ne comprenait vraiment pas. Comme elle ne travaillait pas, elle s’était passionnée pour sa collection d’animaux empaillés et le tricot, pour lequel elle était douée et qu’elle enseignait à l’Institut des femmes. Elle ne pratiquait pas la taxidermie elle-même : c’était la tâche d’un homme de l’art londonien. Mais l’arrivée des journalistes représentait pour elle, en un sens, une consécration. Christopher, furieux, ne savait qu’ajouter. Comment décommander les journalistes sans paraître à couteaux tirés avec sa femme ou (à condition que Penny l’approuve) sans qu’ils passent pour un couple de maniaques soucieux de respecter leurs défunts compagnons au point de ne pas les laisser photographier ?
« Ma carrière va en souffrir, gravement

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