Un avenir radieux

Auteur : Pierre Lemaitre
Editeur : Calmann-Lévy

« Je viens sauver quelqu'un, se répétait-il, et maintenant qu'il se trouvait à deux heures de Prague, il sentait monter en lui une vive anxiété. »

Une échappée belle de Paris à Prague, d'un studio de radio à des ruelles hostiles, d'un cachot glacé à une académie de billard, d'une école de bonnes soeurs aux bureaux obscurs de la République.
Chacun des Pelletier, à son heure, devra choisir entre son intérêt et son devoir, et pour certains entre la raison du coeur et la raison d'État.
Un dilemme parfois déchirant, sauf pour le chat Joseph, qui lui a choisi depuis longtemps.

Passionnant, intense, bouleversant. Un grand roman de Pierre Lemaitre.

23,90 €
Parution : Janvier 2025
592 pages
ISBN : 978-2-7021-8362-5
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Extrait

Je ne vois que ça…

Colette observa la ferme un long moment, comme si un danger la guettait qu’elle ne discernait pas. Le danger était devant, elle le savait mais elle jeta tout de même un regard inquiet de l’autre côté, tendit l’oreille. La campagne bourdonnait de mouches, les feuilles des marronniers frémissaient par vagues. Le plus bruyant, c’était son cœur qui cognait à tout rompre, le sang lui battait les tempes. Elle tressaillit soudain. Le chien avait dû la sentir parce qu’il se mit à aboyer furieusement. Un sale molosse, large comme un veau, aux dents brillantes, qui se sauvait facilement, attaquait sans raison, des gens s’étaient fait mordre. Depuis que les gendarmes étaient venus, Macagne le tenait attaché dans la journée, il n’y avait que lui à pouvoir l’approcher.
Et Joseph.
Le chat de Colette et lui se haïssaient. Joseph traversait régulièrement le champ pour venir s’installer mollement sur la première branche du tilleul et le narguer, quasiment à portée de laisse mais pas tout à fait, le chien, ça le rendait dingue. Là, Joseph procédait à sa toilette et le fixait en souriant, Colette l’avait souvent vu faire.
Sauf que cette fois, c’est elle qui devrait éviter d’être à portée de laisse.
La ferme était un long bâtiment dont l’étage servait au fourrage avec, devant, une grande cour poussiéreuse par temps sec, boueuse à la première averse. Sur la gauche, un garage pour le matériel (notamment le tracteur Renault D22, un R 7052 rouge, encore rutilant parce qu’il n’était là que depuis un mois), sur la droite un ensemble disparate d’ateliers et de remises où Macagne rangeait ses outils.
Et ses produits.
Colette dégagea avec précaution la paille qui masquait le trou qu’elle avait pratiqué dans la clôture, l’endroit qui lui avait semblé le plus propice pour longer l’arrière de la maison sans être vue. Elle avait d’abord échoué à soulever le grillage pour se ménager de quoi passer, elle n’avait pas été suffisamment forte bien qu’elle soit grande pour une enfant de dix ans.
Le lendemain, avec la pince coupante empruntée à son grand-père, le travail était resté difficile, mais elle était parvenue à dégager un espace lui permettant de se glisser sans déchirer ses vêtements.
Colette s’arrêta net.
Le chien s’était tu.
Elle faillit repartir, attendit. Les cognements dans la poitrine l’empêchaient de respirer. Sa vue se brouilla un court instant, ça chavirait autour d’elle, elle dut s’appuyer à la clôture. Le froid, la solidité du grillage lui firent du bien.
Le décor se stabilisa.
Les aboiements avaient repris.
Elle se décida.
Après une ultime respiration, elle s’allongea au sol, passa les pieds dans l’ouverture, glissa sur le dos et se redressa de l’autre côté.
Elle avait choisi ce moment du dimanche parce qu’elle en était certaine, Macagne ne reviendrait pas avant la fin de la journée, il se bourrait la gueule au café de la place avec son copain Daniel au prétexte de jouer au 421. Par contre, il faudrait être revenue à la maison avant qu’on s’avise de son absence, sa mère avait une intuition terrible pour ces choses-là.
Colette sortit le couteau de cuisine qu’elle tenait serré dans sa poche et s’avança lentement dans l’allée en direction de l’appentis.

— Loulou, tu n’as pas vu mon couteau de cuisine, celui avec le manche noir ?
Ses quatre petits-enfants s’agitaient autour d’elle en criant, brandissant leurs cuillères, Angèle n’entendit pas la réponse.
En fait, ils n’étaient que trois parce que Philippe, lui, demeurait sur son tabouret et considérait ses cousins d’un air supérieur, donnant l’impression d’observer ce petit monde depuis un piédestal.
— Tu ne viens pas goûter le chocolat, mon chéri ? demanda Angèle.
— Non, répondit-il avec superbe, maman ne veut pas.

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