Les Enquêtes d'Aurel le consul - La Folie Sainte Hélène
À Sainte-Hélène, territoire britannique perdu dans l'Atlantique Sud, c'est la consternation. Le consul qui administre l'enclave française de Longwood, où est mort Napoléon, a disparu.
Comment peut-on se volatiliser sur une île reliée à l'Afrique du Sud par un avion chaque semaine et où tout le monde se connaît ? C'est ce qu'Aurel va être chargé de découvrir.
Il va vite comprendre que représenter la France à Sainte-Hélène n'est pas de tout repos. Car Napoléon rend fou. Son souvenir déchaîne encore des passions violentes. Le consul disparu ne manquait pas d'ennemis parmi les fondus de l'Empereur qui viennent visiter le lieu de son exil. Mais qui a pu lui en vouloir au point de l'éliminer ?
Sans l'aide d'une jeune Française venue dans cette contrée du bout du monde pour exorciser ses fantômes, Aurel aurait eu du mal à le découvrir.
Cette enquête hors norme va nous faire rencontrer des personnages extraordinaires. Cette fois, Aurel, pour notre plus grand plaisir, trouve plus original que lui...
Extrait
Sainte-Hélène !
Aurel n’imaginait pas qu’ils iraient jusqu’à l’envoyer là-bas. Il faut être au moins Napoléon et avoir été battu à Waterloo pour mériter un tel exil sur cette île perdue de l’Atlantique Sud. C’est une disgrâce de luxe, un bannissement VIP, et il ne pensait pas en être digne.
Certes, il savait depuis longtemps que le Quai d’Orsay voulait se débarrasser de lui. À force de tirer au flanc et de s’illustrer dans des enquêtes dont personne ne l’avait chargé, il était devenu la bête noire du service du personnel. Faute de pouvoir le mettre à la porte, puisqu’il était titulaire, les DRH cherchaient à lui rendre la vie impossible et à le faire démissionner. Ils avaient tout essayé : les climats extrêmes (on savait qu’il ne supportait pas la chaleur), les villes infestées par les gangs (dans l’espoir qu’une balle perdue règle la question une fois pour toutes), et même une affectation en Europe (où il serait trop surveillé, croyait-on à tort, pour se livrer à ses frasques habituelles). À chaque fois, il n’en avait fait qu’à sa tête et s’était sorti d’affaire.
En l’envoyant maintenant à Sainte-Hélène, ses persécuteurs pensaient sans doute franchir une nouvelle étape dans les tourments qu’ils lui infligeaient. Ils n’avaient d’ailleurs pas osé le lui annoncer eux-mêmes. Pour Paris, il était officiellement nommé en Afrique du Sud.
Il était arrivé à Johannesburg tout chiffonné après douze heures de vol, écrasé contre le hublot par un Afrikaner qui devait bien peser ses deux quintaux. Le taxi l’avait déposé directement devant l’ambassade de France à Pretoria. Duboisseau, le consul général, l’avait reçu lui-même séance tenante. Comme il pouvait s’y attendre, cet empressement inhabituel ne présageait rien de bon.
Grand, un peu voûté, la quarantaine sportive, le diplomate arborait une calvitie de bon augure pour sa carrière car elle le faisait ressembler à son ministre.
— À l’origine, monsieur Timescu, commença-t-il en prenant l’air navré, vous étiez nommé consul adjoint au Lesotho. C’est un territoire montagneux enclavé dans l’Afrique du Sud. Il est rattaché à notre poste. Un très beau pays.
Duboisseau releva le nez de son dossier pour se livrer à un petit commentaire personnel. Il avait visité lui-même le Lesotho et tenait à confier ses impressions.
— Un petit royaume sympathique. On peut y faire du ski, figurez-vous. Ce n’est pas Courchevel, bien sûr ! La seule piste fait deux cents mètres de dénivelé, enneigée à grands coups de canons hydrauliques. Mais enfin c’est amusant, sur ce continent.
Tassé sur son fauteuil, Aurel disparaissait dans les replis de son manteau en tweed. Il aurait donné n’importe quoi pour avaler un verre de blanc et se mettre au lit. Le consul général comprit qu’il était inutile de lui vanter les charmes sportifs du Lesotho. Il conclut sur un ton rogue.
— À part ça, un des pays les plus pauvres du monde, des coups d’État réguliers et un taux de sida au plafond.
Aurel comprenait mieux les raisons de son affectation dans ce royaume perdu. Il n’imaginait pas que le DRH l’ait envoyé là pour qu’il profite des sports d’hiver.
— Vous verrez peut-être ça un jour, mais pour le moment, nous avons dû vous orienter en urgence vers une autre mission.
C’est là que, pour la première fois, fut prononcé le nom de Sainte-Hélène.
— Cette île aussi est rattachée au poste de Pretoria. Mais rien à voir avec le Lesotho. C’est un territoire britannique d’outre-mer. A British Overseas Territory.
Le consul général n’avait pas résisté. Toute occasion d’étaler sa maîtrise du globish, acquise principalement au cours d’un stage d’été dans le Lake District à l’âge de quatorze ans, était bonne. Il accompagnait les mots d’une mimique qu’il devait juger propre à leur donner une complète authenticité anglo-saxonne. La commissure des lèvres tendue vers le bas, il prenait l’expression de quelqu’un qui vient d’avaler cul sec le contenu d’un pot de chambre.
— Pour bizarre que cela puisse paraître, nous y entretenons un diplomate.
— Du corps consulaire ? demanda Aurel.
L’idée que l’administration ait décidé de l’échouer là-bas ne lui paraissait plus tout à fait impensable.
— C’est à vrai dire un poste hybride. Officiellement, il porte le titre de consul honoraire. Mais contrairement à ce que ce titre recouvre d’ordinaire, il est un agent du ministère. Contractuel.
Ce dernier mot sauvait l’honneur de la fonction publique. Pas question de compromettre un fonctionnaire dans un emploi aussi modeste et aussi exotique.
— À vrai dire, la principale fonction de ce consul honoraire n’est pas consulaire. Il n’y a aucun autre Français sur l’île, les touristes sont rares et les visas sont traités ici, à Pretoria. Son véritable rôle est de garder les Lieux saints.
— Les Lieux saints ?
Le consul général se redressa sur sa chaise. Il prit un air de jubilation qui, ajouté à son expression naturelle de contentement de soi, le faisait ressembler à un saint de vitrail illuminé par la grâce.
