Les morsures du silence

Auteur : Johana Gustawsson
Editeur : Calmann-Lévy

Vêtu d'une aube blanche et coiffé de bougies, un adolescent est retrouvé le crâne fracassé sur l'île de Lidingo, qui fait face à Stockholm. Or vingt-trois ans plus tôt, une jeune fille a été découverte assassinée elle aussi, au même endroit, dans le même costume traditionnellement destiné à fêter la Sainte-Lucie. À l'époque, le petit ami de la victime avait été condamné pour ce meurtre qu'il a toujours nié.

Était-il innocent ? Le véritable coupable aurait-il frappé à nouveau ?
Mais pourquoi maintenant ?

Le commissaire Aleksander Storm, avec l'aide inattendue de la policière française Maïa Rehn récemment installée en Suède, va obstinément tenter de démêler les fils de cette énigme. Et mettre au jour un secret enfoui depuis si longtemps qu'il a fait bien des ravages...

Un thriller glaçant et impitoyable où le lecteur devient lui-même l'enquêteur, obsédé par l'envie de résoudre les mystères de cette affaires.

Prix Maison de la presse 2025

19,90 €
Parution : Janvier 2025
320 pages
ISBN : 978-2-7021-8863-7
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Extrait

2 juin 2023

Anna avait mis la mer entre sa mère et elle. L’image n’était pas d’elle, mais de sa génitrice, justement. Son imagination n’avait pas tant de relief – c’est du moins ce que sa famille de lettrés n’avait eu de cesse de lui faire croire. La portion de Baltique qui la séparait des siens n’était qu’un bras de mer ridicule, étranglé entre Stockholm et l’île de Lidingö où trônait encore la matriarche, vaillante et puissante, en dépit de tout ce qui s’était passé. Des douves, voilà ce que c’était. Des douves infestées de fantômes qu’Anna devait traverser aujourd’hui pour retourner sur cette île empoisonnée.
Laissant derrière elle l’usine de béton et ses cuves disgracieuses entassées tels des déchets aux portes de l’île, elle avait roulé, tremblante – de colère plus que de peur –, sur le pont reliant la capitale à Lidingö, puis emprunté la route qui longeait la côte où quelques chanceux avaient jadis construit des bicoques devenues de grandioses villas de bois blanc, jaune ou rose. Chacune possédait son embarcadère et une vue sublime sur la baie de Stockholm. Anna s’était rangée sur le bas-côté pour regarder la mer lisse. Le soleil était franc, ce matin ; il n’avait plus la pâleur du printemps : il osait, comme en été. Il ne réchauffait pas les corps, mais il faisait verdir les arbres et briller la mer, désormais plus bleue que grise. En juin, le jour dévorait la nuit et redonnait le sourire aux Suédois qui recherchaient sa lumière autant qu’ils fuyaient les conflits.
Anna frissonna en dépassant le club de golf. Elle y avait accompagné tant de fois son grand-père, à l’aube, ces mois d’été où elle pouvait ouvertement fuir sa mère. Elle était devenue un excellent caddie, elle qui pensait n’avoir aucun talent pour rien, encore moins pour ce sport qui puait l’aristocratie, même en Suède. Lorsqu’elle s’engouffra dans le tunnel de verdure qui précédait le quartier de Sticklinge, la chair de poule recouvrit toute sa peau.
L’école se dressait sur la gauche, au sommet d’une colline en bordure de forêt. Une vraie brochure Montessori en papier recyclé : des maisonnettes rouges aménagées autour d’une cour commune avec un petit terrain de football, des balançoires et un toboggan qui serpentait au creux d’une roche.
Anna se gara près de l’arrêt de bus, zippa sa doudoune, grimpa la vingtaine de marches abruptes qui conduisaient à la cour de récréation et contourna le rocher enlisé dans le sol goudronné. À travers les fenêtres, elle aperçut les élèves de la classe 5A à leur bureau et Lukas, assis sur le sien, jambes croisées, qui agitait les bras pour ponctuer son discours.
Anna entra dans le bâtiment et se retrouva dans les vestiaires où baskets, anoraks, sac à dos et bottes de pluie jonchaient le sol comme si une tornade les avait délogés des casiers et des portemanteaux.
Elle garda ses chaussures et poussa la porte de la salle de classe.
Lukas se redressa d’un coup, secoua la tête et esquissa un sourire confus, puis cligna des yeux en descendant de son bureau avec lenteur.
La colère d’Anna se mua en rage, comme s’il avait appuyé sur un interrupteur.
Elle ferma la porte, s’y adossa et sortit son arme.
Les enfants hurlèrent avant même qu’elle la pointe sur Lukas. Certains se recroquevillèrent, d’autres se blottirent sous leur table. Lukas lui, se figea, la bouche ouverte, sans émettre le moindre son. C’était bien la première fois.
— Allez tous vous mettre autour de Lukas. Assis. Par terre. Allez !
Avec le canon de son arme, Anna dessina un ovale englobant tous les élèves.
Les chaises grincèrent, les chaussettes glissèrent sur le linoléum.
— Je ne veux rien entendre, compris ? Pas un bruit, pas un son, pas de pleurs.

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