Sans âme ni conscience

Auteur : Michael Connelly
Editeur : Calmann-Lévy

Mickey Haller et Jack McEvoy unissent leurs forces lors d'un procès pour meurtre hors norme.
 
Mickey Haller, le célèbre avocat à la Lincoln, se lance dans une action contre une entreprise de la tech  dont l'intelligence artificielle est accusée d'avoir encouragé un adolescent à tuer sa petite amie.
 
Au cours de son enquête, il croise la route de Jack McEvoy, un journaliste qui assiste aux audiences afin d'écrire un livre sur le sujet. Bientôt, tous deux retrouvent la trace d'une lanceuse d'alerte qui a tenté de révéler l'affaire. Mais celle-ci devient rapidement périlleuse, car des milliards de dollars sont en jeu et le géant de l'IA auquel Haller s'attaque ne reculera devant rien pour protéger ses intérêts.
 
Le maître du policier américain, Michael Connelly, livre un roman captivant, d'une actualité brûlante sur les zones d'ombre et les menaces de l'IA.

22,90 €
Parution : Janvier 2026
460 pages
ISBN : 978-2-7021-8905-4
Fiche consultée 36 fois

Extrait

Pour certains, c’est une scène. Un endroit où se déroule un drame soigneusement chorégraphié. Pour d’autres, une partie d’échecs où les coups sont conçus et étudiés des semaines, voire des mois à l’avance. Où rien n’a été laissé au hasard. Où les erreurs ont une conclusion et des conséquences graves. Où le public recruté juge en silence avec tous ses préjugés et son mépris caché.
Je n’ai jamais envisagé la chose de cette façon. Pour moi, c’est l’octogone, où un mélange d’arts martiaux se déploie dans des combats brutaux. Deux adversaires y entrent, un seul en ressort vainqueur. L’un et l’autre y perdent du sang. L’un et l’autre y gagnent des cicatrices. Voilà ce qu’est le prétoire à mes yeux.
L’audience de ce jour-là se passait au civil, terme abusif s’il en est. Ce combat-là n’avait rien de civil, même de loin. L’affaire « Randolph contre Tidalwaiv Technologies LLC » comptait au nombre des rares procès dont les enjeux vont bien au-delà des murs du tribunal, outrepassent même tout ce que la cour fédérale pour le district central de Californie peut couvrir de territoire. L’objet en était l’avenir de l’humanité – et c’était bien ainsi que j’allais la jouer.
La juge de la cour fédérale de district Margaret Ruhlin présidait la séance préparatoire. Je la connaissais de l’époque où elle faisait partie des avocats de la défense, celle où Peggy Ruhlin, ainsi qu’on l’appelait, traînait au bar du Redbird après les audiences. Vétéran et juriste très respectée aujourd’hui, elle avait été nommée au banc de justice dans les années Obama. Pour l’heure, elle avait consolidé les plaintes croisées des deux parties et tentait d’éviter un report du procès en arbitrant leurs litiges. Cela me convenait, mais les frères Mason, les avocats assis à l’autre table, n’auraient rien aimé de mieux que repousser les débats de quelques mois, voire plus. Tidalwaiv était à vendre, ses investisseurs espéraient qu’un des grands de la tech l’avale bientôt et les trois « M », Microsoft, Meta et Musk, rôdaient déjà autour. Ce procès et son issue pouvaient se jouer en millions ou en milliards de dollars.
J’avais décidé de ne permettre aucun délai. Tidalwaiv nous avait déjà fait parvenir plus de douze téraoctets de documents au moment de l’échange entre les parties – assez, une fois imprimés, pour remplir des caisses et couvrir tous les murs d’un hangar. Sauf que ce qui importait dans ces dizaines de milliers de pages avait été si lourdement réécrit que leur contenu était quasiment inutile. J’allais devoir trouver ce qui y avait été dissimulé, sans quoi je risquais de perdre le procès le plus important de mon existence.
Pour l’heure, la juge attendait patiemment une réaction de ma part. L’un des frères s’était levé pour prétendre que ces changements dans la formulation de ces documents étaient nécessaires pour protéger des droits de propriété exclusive dans l’univers plus que compétitif de l’intelligence artificielle générative. Il affirmait que toutes les infos qu’il avait refusé de me donner équivalaient aux clés du royaume. Et qu’il n’était pas question qu’il me les passe.
— Votre réponse, maître Haller, me pressa la juge.
— Oui, Votre Honneur, dis-je.
Respectant le protocole qu’elle avait établi, je gagnai le pupitre disposé entre les tables du plaignant et de l’accusé.
— Votre Honneur, commençai-je, la défense est spécieuse, au mieux. Ce ne sont certainement pas des « clés du royaume » que nous parlons ici, mais plutôt d’une preuve solide, qu’on nous refuse parce que, ainsi que M. Mason le sait parfaitement, elle est inculpatoire et étaie la thèse des plaignants. La création de Tidalwaiv a soufflé à un jeune homme impressionnable d’emporter l’arme de son père au lycée et de…
— Maître Haller, m’interrompit la juge, il n’est pas nécessaire que vous répétiez votre cause à chaque objection de la partie adverse. Je suis certaine que les médias que vous avez invités ici aujourd’hui apprécient, mais pas la cour.
Elle leva la main et désigna la première rangée de la galerie où les journalistes se serraient épaule contre épaule. Les caméras et appareils d’enregistrement étant interdits dans cette cour fédérale, tous les reporters, même ceux de la télé, en étaient réduits à prendre des notes à la main. Au bout de la rangée se trouvait un dessinateur qui croquait votre fidèle serviteur pour la chaîne CNN. Ce que ces crayons et ces carnets pouvaient sembler dépassés dans un monde où les médias numériques régnaient en maître avec leurs co-conspirateurs de l’intelligence artificielle et du Net !
— Merci, madame la juge, lui répondis-je. En fait, c’est autour des garde-fous que tourne cette affaire. À l’entendre, Tidalwaiv en aurait mis en place, mais refuserait de les révéler dans la mesure où elle s’en estime propriétaire. Mais ce n’est pas recevable, Votre Honneur. Le plaignant a le droit de comprendre comment leur intelligence artificielle a pu outrepasser ces garde-fous et dire à un adolescent que tuer des gens ne posait pas de problème.
Les Mason se dressèrent d’un même bond pour élever une objection. Ils étaient seuls à la table de la défense, leur client ayant préféré n’envoyer personne à ces escarmouches de pré-procès.
Les jumeaux conférèrent, puis Marcus se rassit, laissant à Mitchell le soin de formuler leur argument.
— Votre Honneur, dit-il, l’avocat des plaignants est encore une fois en train de déformer les faits et les éléments de preuve devant cette cour. C’est aux médias qu’il s’adresse, pas au tribunal.
J’étais toujours au lutrin, je ne perdis pas de temps pour déclarer :
— Comment pourrions-nous connaître les faits et les éléments de preuve quand la partie adverse refuse de nous les faire parvenir dans l’échange obligatoire des pièces entre les parties ?
Ruhlin leva les mains en l’air pour demander le silence.
— Il suffit, dit-elle. Maître Mason, veuillez gagner le pupitre, s’il vous plaît.
Je me rassis à côté de ma cliente, Brenda Randolph, qui avait les joues humides de larmes. La moindre référence à son enfant assassiné proférée dans l’enceinte du tribunal la faisait pleurer. Ce n’était pas pour la galerie, et je n’avais pas besoin de l’y inciter. Jamais le chagrin ne la quitterait quoi qu’il se passe dans ce prétoire. Je tendis la main et la posai sur son bras pour la consoler. J’avais certes besoin de prêter attention à la juge et à mes adversaires, mais je savais aussi combien ces moments lui étaient pénibles, et à quel point ils allaient être encore plus durs au fur et à mesure que l’on avancerait dans le procès.
— Maître Mason, la cour penche du côté de maître Haller sur ce point, dit Ruhlin. Comment vous proposez-vous de résoudre le problème ? Maître Haller a le droit d’avoir accès à tous les documents.
— C’est impossible, Votre Honneur, lui répondit Mitchell Mason du pupitre. Plutôt que de lui révéler nos savoirs, codes et méthodes relevant de la propriété industrielle, nous avons proposé au plaignant un accord financier plus que généreux, mais il l’a refusé pour que son avocat puisse continuer à jouer les matamores pour les médias avec toutes ses déclarations sans fondement et…
— Je vous interromps tout de suite, maître Mason. Tout plaignant a droit à un procès et nous ne sommes pas là pour juger les motivations des plaignants quant à l’acceptation ou non d’un accord dans cette affaire.
— Alors, Votre Honneur, la contra Mason, c’est avec plaisir que nous nous soumettrons à la décision d’un expert qui, nommé par la cour, aura pour tâche d’analyser ce que nous avons fourni et de décider ce qui pourra en être révélé ou pas.
Je me dressai pour élever une objection, mais la juge m’ignora.
— J’étudierai votre proposition, à contrecœur, en fonction de son impact sur le calendrier de la cour, dit-elle. Cela étant dit, passons au problème suivant. Maître Mason, vous…
— Votre Honneur, lançai-je. Avant de passer à la suite, puis-je répondre à cette proposition d’expert faite par la défense ?
— Maître Haller, votre réponse, je la connais. Vous allez élever une objection parce que vous voulez que cette affaire aille jusqu’au procès. Si vous le souhaitez, vous pouvez me soumettre une objection pertinente par courrier électronique et je la prendrai en considération avant de prononcer mon arrêt. Mais pour l’instant, avançons. La défense a déposé une motion devant cette cour afin d’éliminer une personne de la première liste de témoins que lui a soumise le plaignant. Il s’agit d’un ancien employé de Tidalwaiv, un certain Rikki Patel. Maître Mason, souhaitez-vous faire porter cette demande aux minutes ?
Mitchell Mason portait un costume Armani bleu-noir avec son gilet signature pour compléter l’ensemble. Cheveux bruns coupés court et avec style, et barbe rasée de près où commençait à apparaître un peu de gris élégant. C’est ainsi que je distinguais les jumeaux. Mitchell avait de la barbe, pas Marcus.
— Absolument, Votre Honneur, lui répondit Mitchell. Comme il est indiqué dans la motion, M. Patel est un ancien employé de Tidalwaiv qui, au moment de quitter l’entreprise, a signé un accord de non-divulgation, dont une copie a été soumise avec la motion. Pour parler simplement, Votre Honneur, le plaignant tente à nouveau, d’une manière différente, d’obtenir des informations et des données protégées de l’entreprise et nous nous élevons catégoriquement contre le fait que M. Patel pourrait faire une déposition, sans même parler de témoigner en séance plénière sur ce sujet.

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