Ce que disent les saules
« Les saules signent et se balancent et chantent l'amour mais pas besoin d'oreilles pour entendre les arbres »
Au coeur d'une Irlande humide, terreuse et boisée, une petite fille sourde se promène dans les forêts et les tourbières. Accompagnée de sa grand-mère, elle écoute la nature environnante à sa façon, parle avec les arbres et se nourrit des contes de la vieille femme, emplis de créatures mythologiques et de reines antiques.
Toutes deux ont leur langue bien à elles, plus riche que les simples mots, et au gré de leurs balades se dessine leur histoire, tendre et lumineuse - une histoire d'amour sans limites, de changement et d'acceptation, alors que leur monde s'apprête à être bouleversé.
Entre le murmure foisonnant de la nature irlandaise et la présence subtile de ses légendes, la plume poétique de Lynn Buckle transcende la parole, les épreuves et le doute dans ce roman onirique et sensoriel.
Extrait
Petite-fille, assise à côté de moi sur les marches chauffées par le soleil, regarde tomber le soir. C’est comme ça chaque été dans notre rue. Enfants qui courent, copains qui se cachent, s’attrapent, s’échappent, frères et sœurs qui s’allient ou se chamaillent, automobilistes qui saluent, rentrent chez eux. Elle signe quelque chose à une fillette accroupie derrière des voitures aux tôles brûlantes, tourne la tête pour mieux entendre. Il n’y a rien à entendre. La fillette est partie. Les chaussées miroitent.
elle dit jouer elle articule sans le son, en s’élançant à la poursuite de la fillette.
J’apprends à déchiffrer ses séquences signées, gestes, mouvements du corps, ses regards, et les intervalles entre toutes ces manifestations. La langue des signes étant, semble-t-il, le moindre de ses nombreux langages. J’apprends plutôt vite. J’ai beau avoir cinquante ans de plus qu’elle, je suis assez douée, malgré la tyrannie de l’audition, pour communiquer. Mais c’est vraiment difficile.
Elles courent et zigzaguent au travers de haies taillées, dans des jardins pourtant privés, et se cachent dans des embrasures de portes. Des plus petits se joignent à elles. Puis des grands, qui imposent une loi, inventent une hiérarchie, construisent des règles, et qui exigent qu’on s’y tienne. L’autre fillette se tourne vers elle et mime des explications. Ou peut-être pas, à en croire les rires qui fusent vers son grand frère en train d’énoncer les directives. Peut-être se moquent-elles des garçons dans leur langue inventée.
« Parlez comme il faut », dit le frère.
Elles l’ignorent. Il leur dit que c’est lui qui colle – à cache-cache. Elles agitent les mains devant son visage. Un tout-petit les imite. Deux gamins de six ans en font autant et ainsi de suite jusqu’au moment où ils sont tous attroupés, à remuer les mains autour de sa tête. Au signal qu’il donne, ils se dispersent tous à la fois sur l’esplanade. Petite-fille suit le mouvement avec deux secondes de retard. Le garçon à grande gueule, qui a poussé plus vite que son pantalon, s’avachit contre le poteau d’un fortin. Il compte trop vite jusqu’à dix tout en lorgnant en douce entre ses doigts. Il regarde Petite-fille foncer derrière des poubelles à roulettes, mémorise l’emplacement, fait semblant de tourner sur lui-même à l’aveuglette et pique droit sur elle. Elle perçoit son pas sur le macadam bien avant qu’il la rejoigne, et entreprend de tourner autour de sa cachette. Ruse habituellement payante, sauf qu’il a triché et elle, poussé un cri.
— Couineuse, il lui lance en donnant des coups de pied dans les conteneurs, exigeant qu’elle s’avoue vaincue.
Elle refuse de sortir, ce qui irrite un peu plus le garçon. Piégée entre les ordures et la palissade, elle ne peut qu’imaginer les commentaires qu’il fait en cognant les bennes avec une férocité grandissante. Je me lève, j’attends, j’observe, et les poubelles finissent par se renverser. Contenu et gamine exposés. Elle se campe, mains sur les hanches, défiant la défiance du garçon juste au moment où le propriétaire de la poubelle se met à hurler. Le garçon détale, Petite-fille reçoit l’ordre de tout ramasser. Bien qu’elle soit capable, je le sais, de deviner la demande de l’adulte, elle choisit de ne pas. Elle signe quelque chose que, là encore, je sais qu’elle aurait pu dire. Elle entreprend de s’éloigner, et d’un pas nonchalant en plus. Un bras est empoigné, nouvelles phrases, nouvelle séquence signée, un autre enfant accourt, explique, montre du doigt, jure, et le jeu prend fin, pour Petite-fille en tout cas. Elle revient vers moi, laissant derrière elle les ordures et un adulte rouge de colère. J’admire le cran et l’ingéniosité avec lesquels elle tourne la surdité à son avantage. J’admire. De loin.
