Le Chasseur de feu
Depuis quelques années, Cal Hooper, ancien policier américain, a choisi la tranquillité du village d'Ardnakelty pour se reconstruire loin de la violence urbaine. Il y mène une vie discrète et solitaire, à l'exception de ces moments passés aux côtés de Trey, une voisine adolescente qu'il a prise sous son aile.
Mais ce quotidien paisible est chamboulé lorsque le père de Trey, revenu d'Angleterre, réapparaît après une longue absence, persuadé qu'il y a de l'or dans les collines alentour. En ralliant plusieurs villageois à sa cause, il s'engouffre dans une affaire qui va mêler escroquerie et confrontations familiales. Et quand les tensions explosent, Cal est contraint d'agir afin de protéger Trey des représailles qui planent sur elle.
Entre manipulations, secrets et sacrifices, l'écriture singulière de Tana French explore avec brio les choix infimes mais décisifs qui, en silence, font le destin de chacun.
Extrait
Trey remonte la colline chargée d’une chaise cassée. Elle la porte sur le dos, deux pieds calés sur les épaules et deux autres dépassant de chaque côté de sa taille. Sous le ciel d’un bleu si torride qu’il semble lustré, le soleil lui brûle la nuque. Même les chants frêles et flûtés des oiseaux, qui volent trop haut pour être visibles, vibrent de chaleur. La propriétaire de la chaise lui a proposé de la raccompagner en voiture, mais Trey n’a aucune intention de la laisser se mêler de ses affaires, pas plus qu’elle n’a l’envie, ni la capacité, de faire la conversation pendant tout un trajet sur les routes de montagne cabossées.
Son chien Banjo fait de grandes virées à l’écart du chemin, renifle et gratte çà et là dans l’épaisse bruyère, trop brune et trop odorante pour un mois de juillet, qui produit des bruissements secs sur son passage. De temps en temps, il revient voir Trey, et, à grand renfort de halètements et de gémissements joyeux, lui présente ce qu’il a déniché. Banjo est un corniaud noir et fauve, beaucoup plus bavard que Trey, à la tête et au corps de beagle, mais aux pattes d’une race plus courtaude. Il doit son nom à une tache blanche en forme de banjo sur son ventre. Trey aurait voulu trouver quelque chose de plus percutant, mais elle n’a pas vraiment la tournure d’esprit pour les références astucieuses, et toutes les idées qui lui venaient lui évoquaient les noms que les imbéciles donnent à leur chien. Elle s’était rabattue sur Banjo. Cal Hooper, l’Américain qui s’est installé près du village, a adopté un des frères de Banjo et l’a baptisé Rip, et si un nom bateau est assez bien pour son chien, c’est assez bien pour celui de Trey. De plus, Banjo est fourré chez Cal presque toute la journée, à jouer avec Rip : il aurait été idiot que leurs noms ne soient pas assortis.
C’est chez Cal d’ailleurs qu’elle apporte la chaise. Ils réparent ensemble les meubles pour les gens du coin, ou en fabriquent, et achètent des reliques cassées pour les retaper et les revendre au marché du samedi, à Kilcarrow. Un jour, ils avaient déniché une table d’appoint qui, aux yeux de Trey, semblait sans intérêt, trop petite et trop frêle pour avoir quelque utilité, mais Cal avait découvert sur Internet qu’elle avait presque deux cents ans. Une fois remise en état, ils en avaient tiré cent quatre-vingts livres. La chaise que porte Trey a deux barreaux et un pied brisés, comme si quelqu’un s’était vraiment appliqué pour la démolir, mais quand Cal et elle s’en seront occupés, elle sera comme neuve.
Trey va d’abord passer par chez elle, pour déjeuner, parce qu’elle veut dîner chez Cal ce soir et elle est trop fière pour profiter de son hospitalité deux fois dans la même journée. Elle fait très attention à s’imposer des limites, car si elle s’écoutait, elle s’installerait chez lui. La maison de Cal respire la paix. Celle de Trey, perchée haut dans la colline et loin de tout voisin, aurait dû être assez paisible à son goût, mais elle s’y sent envahie. Son frère et sa sœur aînés n’y vivent plus, mais Liam et Alanna, âgés de six et cinq ans, crient sans arrêt, et Maeve, qui a onze ans, passe son temps à se plaindre et à claquer la porte de la chambre qu’elles partagent toutes les deux. Même quand d’aventure ils parviennent à ne pas faire de raffut pendant cinq minutes, le bourdonnement de leur présence imprègne les lieux. Leur mère est silencieuse, mais son silence n’est pas synonyme de paix. Il prend de la place, comme quelque lourd objet de fer rouillé construit autour d’elle. Lena Dunne, qui vit de l’autre côté des collines et a donné son chiot à Trey, raconte qu’autrefois sa mère n’était pas la dernière à bavarder ni à rire. Trey veut bien la croire, mais c’est une image qu’elle ne parvient pas à se représenter.
Banjo surgit de la bruyère, fier de lui, avec dans la gueule quelque chose dont Trey sent la puanteur à trois kilomètres.
— Laisse ça ! ordonne-t-elle.
Banjo lui lance un regard chargé de reproche, mais il est bien dressé. Il abandonne son butin, qui tombe sur le chemin dans un bruit flasque et mouillé. La carcasse est effilée et foncée, peut-être une jeune hermine.
— Bon chien, le félicite-t-elle, en lâchant la chaise pour lui caresser la tête.
Ça ne suffit pas à consoler l’animal ; au lieu de repartir gambader, il traînaille à côté d’elle, la tête et la queue basses, pour lui montrer qu’il est vexé. Cal dit de lui que c’est un gros bébé, que Rip est le genre de teigneux qui continuerait le combat avec une patte en moins tandis que Banjo aime faire son malheureux.
La descente est parfois raide, mais les jambes de Trey sont habituées à cette colline, et elle ne ralentit pas. Ses chaussures de sport soulèvent de petits nuages de poussière. Elle lève les coudes pour que l’air lui sèche les aisselles, mais il n’y a pas assez de vent. En contrebas, les champs s’étirent à perte de vue, mosaïque de verts que Trey connaît aussi bien que les fissures au plafond de sa chambre. C’est la fenaison : des presses à balles qui paraissent toutes petites arpentent les parcelles aux angles divers et variés, suivent habilement les courbes farfelues des murets en laissant derrière elles des cylindres jaunes. Les agneaux forment des taches blanches qui déambulent dans les prés.
Elle quitte le chemin, franchit un mur de pierre sèche assez délabré pour qu’elle n’ait pas besoin d’aider Banjo à l’escalader, traverse une ancienne pâture abandonnée à des herbes noueuses, puis s’enfonce dans un épais bouquet d’épicéas. Les branches tamisent la lumière ardente, qui scintille en un miroitement troublant, et leur ombre lui rafraîchit le cou. Au-dessus de sa tête, de petits oiseaux ivres d’été fusent en tous sens, chacun essayant d’être le plus bruyant. Trey sifflote un trille dans leur direction et sourit d’un air ravi lorsqu’ils plongent dans le silence, cherchant à identifier de quelle espèce elle est.
Elle ressort du bosquet dans le terrain dégagé derrière chez elle. Deux ans plus tôt, la maison a été repeinte en crème et on a remplacé quelques tuiles, mais rien ne peut dissimuler son aspect fatigué. Le toit s’affaisse, les cadres des fenêtres s’ébrasent. La cour, poussiéreuse et envahie de mauvaises herbes, se confond avec le coteau à ses extrémités et est encombrée d’anciens jouets de Liam et Alanna. Trey y a amené chacun de ses camarades d’école une fois, pour montrer qu’elle n’en a pas honte, et ne les a jamais réinvités. Elle a pour principe de tout compartimenter, choix facilité par le fait qu’aucun de ses amis ne vient du coin. Trey ne fréquente pas les gens d’Ardnakelty.
Dès qu’elle entre dans la cuisine, elle sent que quelque chose a changé dans la maison. L’air y est tendu et figé, sans bruits ni mouvements pour le perturber. À peine a-t-elle décelé cette anomalie, ainsi qu’une odeur de cigarette, qu’elle entend, en provenance du salon, le rire de son père.
Banjo lâche un premier aboiement étouffé.
— Non, dit vite Trey, à voix basse.
Il s’ébroue pour chasser bruyère et saleté de ses poils, ses oreilles claquant sur les côtés de sa tête, puis fonce vers son écuelle d’eau.
Trey reste immobile quelques instants, dans la large bande de soleil qui s’étend sur le linoléum usé. Puis elle s’avance dans le couloir à pas comptés, et s’arrête devant le salon. La voix de son père est claire et enjouée ; il lance des questions qui lui valent des babillages excités de Maeve ou un marmonnement de Liam.
Trey songe à repartir, mais elle veut le voir, pour être sûre. Elle ouvre la porte.
Son père est installé au milieu du canapé, calé au fond, un sourire jusqu’aux oreilles, les bras encerclant Alanna et Maeve. Elles aussi sourient, mais d’un air hésitant, comme si elles venaient de recevoir un énorme cadeau de Noël qu’elles ne sont pas certaines de vouloir. Rencogné dans un coin du sofa, Liam fixe leur père d’un air hébété. Leur mère est assise au bord d’un fauteuil, le dos très droit et les mains à plat sur les cuisses. Bien qu’elle ait été toujours présente tandis que leur père a été absent pendant quatre ans, c’est Sheila qui semble ne pas se sentir chez elle.
— Bah mince alors ! s’exclame Johnny Reddy en tournant vers Trey des yeux scintillants. Visez-moi ça. La petite Theresa qu’a grandi. Ça te fait quel âge, maintenant ? Seize ans ? Dix-sept ?
— Quinze.
Elle sait qu’elle a l’air plus jeune.
Johnny secoue la tête, l’air émerveillé.
— Il va falloir que je chasse les mecs à coups de pied aux fesses, bientôt. À moins que ce soit déjà trop tard ? T’as un copain ? Ou deux, ou trois ?
Maeve glousse brièvement et lève les yeux vers lui pour chercher son approbation.
— Nan, dit Trey d’une voix monocorde, quand il devient évident que son père attend une réponse.
Johnny pousse un soupir de soulagement.
— Ça me laisse le temps de me trouver un bon bâton, alors.
Il pointe le menton vers la chaise, que Trey a oublié de poser, et reprend :
— C’est quoi, ça ? Un cadeau pour moi ?
— Je vais la réparer.
— Elle gagne de l’argent comme ça, explique Sheila.
Sa voix est plus claire que d’ordinaire, et ses joues sont empourprées. Trey ne parvient pas à déterminer si elle est heureuse ou contrariée qu’il soit rentré.
— C’est grâce à ça qu’on a pu acheter le micro-ondes.
Johnny rit.
— Tel père, telle fille, hein ? Faut toujours avoir quelque chose sur le feu. C’est bien, ma grande, la félicite-t-il en lui adressant un clin d’œil.
Maeve gigote sous son bras pour lui rappeler qu’elle est là.
Dans le souvenir de Trey, il était costaud, mais ce n’est qu’un homme de taille moyenne, pas très épais. Ses cheveux, qui sont du même châtain clair que les siens, lui tombent devant le front tels ceux d’un adolescent. Son jean, son T-shirt blanc et son blouson en cuir noir sont ce qu’il y a de plus neuf dans la maison. Autour de lui, le salon paraît encore plus décrépit.
