Trouver ma voie

Auteur : Malala Yousafzai
Editeur : Calmann-Lévy

«  À quinze ans, une balle a changé la trajectoire de mon existence ; elle m'a arrachée à mon pays pour me projeter dans l'inconnu.  »
 
Malala a quinzxe ans lorsque les talibans prennent le pouvoir dans sa région montagneuse du Pakistan. Rapidement, ils interdisent l'école pour les filles et alors que Malala résiste publiquement, elle devient une cible. Le 9 octobre 2012 en rentrant du collège, des terroristes tentent de la tuer, la laissant dans un état critique.
 
Arrivée en Europe afin de recevoir des soins d'urgence - et en dépit des menaces de mort -, elle continue son combat. Depuis, elle est devenue une icône pour toutes celles et tous ceux qui luttent au Pakistan et dans le monde contre les violences faites aux femmes.
 
Trouver ma voie est un témoignage exceptionnel, intime et bouleversant où Malala évoque sa vie, ses convictions mais surtout la nécessité d'oser devenir soi, envers et contre tout.

21,90 €
Parution : Octobre 2025
360 pages
ISBN : 978-2-7021-9138-5
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Extrait

Si tu te lèves dans cinq minutes, tu seras à l’heure, ai-je négocié avec moi-même en calculant le temps qu’il me faudrait pour me brosser les dents et enfiler quelques vêtements. Une demi-heure plus tard, j’étais encore au lit à scroller sur mon téléphone : je cherchais des idées déco pour ma future chambre, je visitais virtuellement des campus, je dressais des listes pour mes bagages : deux jours plus tard, j’allais commencer mes études à l’université et j’avais le cerveau en ébullition.
De nouveaux amis ! Plus de parents ! Terminées les injonctions ! J’avais du mal à contenir mon excitation, je sautais d’un pied sur l’autre et fredonnais tout en m’habillant. Puis, j’ai pris l’ascenseur pour rejoindre une salle de conférences sans fenêtre qui se trouvait au sein de mon hôtel, au centre de Manhattan.
— Tu es en retard, a soupiré mon attachée de presse. Je ne te demande même pas si tu as révisé ton argumentaire pour les sujets qui seront abordés…
J’ai souri et haussé les épaules. Au cours de l’été, j’avais foulé quatre continents, rencontré neuf Premiers ministres et participé à de nombreux événements. À présent, j’étais à New York pour la promotion de mon nouveau livre pour enfants Le Crayon magique de Malala. J’allais enchaîner six heures d’interviews puis prendre un vol de nuit pour rentrer chez moi, à Birmingham, en Angleterre. C’était mon dernier jour de travail avant une longue pause, mais mon esprit était déjà ailleurs.
Mon attachée de presse a quitté la pièce et quelques instants plus tard, une fillette est entrée. J’étais sur le point de lui demander si elle s’était perdue quand j’ai remarqué sur son polo le logo brodé d’un magazine, avec écrit dessous « ENFANT-REPORTER ».
— Qu’est-ce que vous vouliez faire quand vous étiez petite ? m’a-t-elle demandé.
— Garagiste ! ai-je répliqué en ajoutant que j’avais toujours adoré les puzzles et cherché à réparer les choses.
Le journaliste suivant était nettement moins charmant. Il n’avait que faire de mon livre jeunesse et essayait d’orienter la rencontre vers des sujets brûlants, espérant que j’allais dire quelque chose de suffisamment polémique pour pimenter une journée jusque-là plutôt calme côté actualités. La plupart de ses questions tournaient autour du président américain : « En tant que plus jeune lauréate du prix Nobel de la paix, quel est le message que vous souhaitez lui transmettre au sujet des droits des femmes ? » ou encore « Vous aviez rencontré Obama à la Maison-Blanche. Si la nouvelle administration vous invite, répondrez-vous favorablement ? » Souhaitant m’épargner les gros titres, je n’ai pas mordu à l’hameçon.
J’ai donné ma dernière interview dans le cadre d’une émission de télévision matinale. La présentatrice m’a posé des questions au sujet de mon travail et de mon quotidien. On avait pratiquement terminé lorsqu’elle s’est penchée vers moi, pleine de sollicitude :
— Cinq ans ont passé, y a-t-il un jour où vous ne repensez pas à l’attaque ?
Elle n’a pas pu s’en empêcher, ai-je songé. Il n’y avait pas moyen que je quitte ce plateau sans que le sujet revienne sur le tapis. Ce genre de questions ne m’ennuyait pas, j’étais plutôt surprise par la façon dont les gens me les posaient. Pour moi, cette partie de ma vie était tellement loin. Pourtant, elle semblait toujours me devancer et remplir l’espace dès que j’arrivais quelque part.
*

J’ai grandi dans une région reculée du Pakistan. Mingora, ma ville natale, est bordée par la rivière Swat et entourée de forêts, de prairies couvertes de fleurs sauvages et d’immenses montagnes aux sommets enneigés. La vie dans notre vallée n’était pas parfaite – la majorité des familles étaient pauvres et des normes sociales très strictes entravaient le progrès, surtout pour les femmes. Mais c’était un endroit paisible, d’une beauté à couper le souffle.
Ça a changé quand j’ai eu dix ans. D’étranges barbus armés de fusils d’assaut sont descendus des montagnes pour prendre le contrôle de notre ville. Les talibans ont commencé à bombarder les hôpitaux et les hôtels, à exécuter des musiciens, des enseignants et des policiers dans la rue, à édicter de nouvelles règles à la radio plusieurs fois par jour : il était interdit de regarder la télé ou d’écouter de la musique, tout divertissement.
était proscrit (même les jeux de société pour les enfants). Les hommes ne devaient pas se raser la barbe. Les femmes n’avaient pas le droit de quitter leur foyer.
Alors que les bombes et les tirs s’intensifiaient, notre vie s’étiolait. Nous vivions dans la peur constante d’enfreindre une nouvelle loi dont l’annonce nous aurait échappé. Un habitant d’un quartier proche du nôtre a été abattu par les talibans, sous prétexte que les ourlets de son pantalon étaient trop longs. Un jour, j’ai aperçu mon frère Atal, âgé de cinq ans, en train de faire un grand trou dans la cour. Je lui ai demandé ce qu’il fabriquait. Il m’a répondu : « Je creuse une tombe. »
L’année de mes onze ans, les talibans ont annoncé : « D’ici à trois semaines, les filles n’auront plus le droit d’aller à l’école. » J’ai senti mon cœur se serrer de peur. Si je continuais à me rendre en classe une fois la date passée, je risquais d’être tuée. Mais si je me résignais, ma vie n’aurait plus de sens. Même à cet âge, je connaissais le sort réservé aux femmes non éduquées de ma communauté : on les mariait à peine sorties de l’enfance, elles donnaient naissance à plusieurs enfants avant d’atteindre leurs vingt ans et passaient leur temps cloîtrées dans la maison de leur époux. Envisager un tel avenir m’était insupportable.
Dans un blog anonyme, j’ai commencé à chroniquer pour la BBC ce à quoi ressemblait notre quotidien sous le joug du terrorisme. Notre établissement scolaire pour filles a recommandé aux élèves de ne plus porter l’uniforme, ai-je écrit, parce que nous pourrions alors devenir des cibles. Nous avons donc toutes revêtu nos robes préférées, roses et violettes. Alors, ils nous ont conseillé de ne pas mettre de tenues colorées, car les talibans n’aiment pas ça non plus.
Tandis que l’échéance approchait, j’ai revendiqué haut et fort mon droit à l’éducation. Quel que soit le nombre d’écoles qu’ils détruiraient, j’ai fait le serment que les talibans ne m’empêcheraient pas d’accéder à la connaissance. Sur une chaîne de la télé nationale, j’ai exigé que nos dirigeants interviennent pour nous défendre. La crainte que j’avais éprouvée durant les deux dernières années s’était muée en colère et en indignation. Je ne pouvais pas laisser ces hommes me voler mon avenir.
L’armée pakistanaise a fini par lancer une grande offensive militaire contre les extrémistes. Ma famille et des milliers d’autres ont fui Mingora quand les combats ont commencé. Quelques mois plus tard, l’armée s’est imposée ; nous sommes donc rentrés chez nous et la vie a repris son cours. Mais les talibans n’allaient pas s’avouer vaincus, et ils n’ont pas oublié mon insoumission. J’avais quinze ans quand un homme armé est monté dans mon bus scolaire en criant : « Laquelle d’entre vous est Malala ? » Sans attendre ma réponse, il m’a tiré une balle dans la tête à bout portant.
En une seconde, mon univers a basculé.
Je suis sortie du coma une semaine plus tard. Je me suis réveillée à Birmingham dans un centre de traumatologie spécialisé dans les lésions cérébrales sévères. Avant cette tentative d’assassinat, je n’avais jamais quitté le Pakistan ; à présent, j’étais entourée d’étrangers. J’ai passé les mois qui ont suivi dans cet hôpital, à subir de multiples opérations chirurgicales et à réapprendre à marcher et à parler.
Au fur et à mesure que mon histoire a voyagé à travers le monde, les gens se sont mis à me décrire comme une personne que je ne reconnaissais pas : une jeune fille sérieuse et timide, une adolescente solitaire qui s’était insurgée contre les talibans parce qu’ils lui avaient confisqué ses livres. Ils ont fait de moi une héroïne mythique, vertueuse et dévouée, prédestinée à un grand avenir.
Parfois, l’absurdité de ce portrait me fait rire. À Mingora, j’ai toujours été un élément perturbateur. À l’école, j’alimentais les ragots entre les filles et je faisais des blagues qui m’attiraient autant les rires de mes amies que les foudres des adultes. Si une de mes camarades de classe avait de meilleurs résultats que moi, je pleurais d’amertume devant tant d’injustice – et ce, de manière éhontée. À la maison, j’étais turbulente et je ne rangeais jamais ma chambre. À la télé, je regardais John Cena, mon catcheur préféré, pour expérimenter ses prises sur mes petits frères et rapportais à mon père s’ils me rendaient mes coups. Même dans mes bons jours, je n’étais pas la sainte que tout le monde dépeignait.

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