Le Roman d'Alexandre
« L’histoire que je vais vous raconter se répète dans chaque recoin du monde. L’histoire d’un père qui veut un fils, d’un enfant qui cherche sa mère, d’une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s’arranger avec les cartes que le destin lui a données. »
Lieutenant dans une section de chasseurs alpins, Alexandre s’apprête à quitter ses montagnes de Savoie pour affronter les talibans dans celles d’Afghanistan. Depuis toujours, il entend parler de ce pays. Ses parents, engagés auprès de Médecins sans frontières, y ont longtemps travaillé. Et c’est là qu’il est né.
Lancé sur les traces d’un redoutable chef de guerre, il va entraîner ses hommes au cœur du massif de l’Hindou Kouch et découvrir une vérité qu’on lui cache depuis toujours.
Conte moderne, Le Roman d’Alexandre fait se répondre avec poésie la beauté impitoyable des montagnes et l’intemporalité de la tragédie humaine.
Extrait
« Bud, nabud, zer e osman ka bud, zaman ke insanat ua haiwanat baham aram zindagi mekardam, yak chopan bud » : il était une fois, ou peut-être pas, au temps où les hommes et les animaux vivaient en paix, un berger qui habitait sous la voûte étoilée… Chez moi, on commence toujours les histoires comme ça.
Celle que je vais vous raconter est une histoire qui se répète dans chaque recoin du monde depuis que le monde est monde. L’histoire d’un père qui veut un fils, d’un enfant qui cherche sa mère, d’une femme qui rêve de liberté. Une histoire dans laquelle chacun tente de s’arranger avec les cartes que le destin lui a données.
Cette histoire, c’est aussi la mienne. Je l’ai vécue, je l’ai vue, je l’ai entendue. Et ce que ma chair et mes oreilles n’ont pas capté, le ciel me l’a soufflé. Je l’ai gardée pour moi tant d’années, et bientôt je vais la raconter. Je prendrai ma place dans la jirga1, parmi ces hommes qui se croient respectables parce que leur barbe est blanche et, quand ce sera mon tour de parler, je leur dirai.
Je leur dirai tout, même ce qu’ils ne veulent pas entendre. Au son de ma voix, ils suspendront la danse des verres de thé, lèveront la tête et tiendront leurs yeux fixés sur moi jusqu’à ce que j’aie terminé. Ensuite, le silence se fera et ils comprendront que leurs lois ne valent rien, que leur royaume n’est qu’un château de cartes qui va s’écrouler. Un murmure montera, un hurlement déchirera l’air, et leur colère explosera. « Si je raconte le chagrin de mon cœur, il me brûlera la langue. Si je le garde dans mon cœur, il me brûlera de l’intérieur. Mais si je le laisse sortir, il brûlera le monde entier2. »
On dit que celui qui dévoile la vérité doit avoir un bon cheval pour échapper à la foudre des hommes. Je n’ai pas de cheval, je suis trop faible pour fuir, et je ne veux plus courir pendant que les truands reçoivent tous les honneurs en répétant à haute voix des prières de pacotille. Ils vont m’écouter. Le tonnerre de la vérité couvrira leurs cris et, après l’orage, l’amour renaîtra.
Si mon histoire arrive jusqu’à vous, c’est que vos regards sont tournés vers mes montagnes depuis que des fanatiques financés par l’or noir ont lancé des avions au-delà des mers contre des tours érigées par des fous adorateurs du dieu argent. En un instant, les deux extrémités du globe se sont rejointes et ces tours, qui avaient été voulues si hautes qu’elles touchent le ciel et réunissent en leur sein des hommes issus de toutes les tribus, sont retombées à l’état de poussière.
D’autres ont tenté avant de régner sur l’étendue de la Terre, depuis le début des temps les civilisations s’entrechoquent dans un mouvement de va-et-vient. Chaque génération parcourt les vestiges du monde précédent en se demandant de quelle démence souffraient ses ancêtres, sans réaliser qu’elle est aveuglée par la même fièvre et qu’elle laisse dans son sillage un lot renouvelé de bonheurs et de malheurs.
J’ai dans ma poche une pièce en or jaune à l’effigie de Sikandar le Conquérant. Elle est vieille de plus de deux mille ans, sa valeur était reconnue sur plusieurs continents. Je pourrais en obtenir une jolie somme dans n’importe quelle échoppe, pourtant je la garde pour me souvenir que les devises ont beau avoir changé de noms et les conquérants de visages, la folie humaine n’a pas décru et le soleil pas bougé, si bien que c’est toujours la même histoire qui se déroule dans son ombre et sa lumière.
La mienne débute au XVIIe siècle, une époque où les hommes restaient confinés dans les vallées qui les voyaient naître, et où la configuration de la Terre et les mœurs du vaste monde n’étaient connues qu’à travers les récits des rares voyageurs prêts à s’embarquer dans des périples de plusieurs années sur des routes incertaines. Mon ancêtre n’était pas de ceux-là, il restait sur sa montagne, mais il allait librement avec son troupeau, passant d’une vallée à l’autre pour arpenter les hauteurs d’un territoire qui ne s’appelait pas encore Afghanistan. D’entre tous les recoins de ce massif, qui regorgeait de forêts, de pâturages et de bêtes sauvages, il préférait celui où la roche est parcourue de sillons bleus qui s’enroulent en torsades vers le ciel et d’où, depuis des millénaires, des générations de montagnards extraient le lapis-lazuli, cette pierre couleur d’azur utilisée pour la décoration des masques des pharaons, des mausolées des empereurs moghols, des cathédrales d’Occident.
C’était là qu’il se reposait avec son troupeau quand un homme vêtu de guenilles se présenta à lui. Il était maigre comme un derviche ayant choisi l’ascèse pour trouver le chemin de Dieu, et il avait l’air hagard des mineurs ayant passé trop d’heures dans les profondeurs de la terre. Il raconta que sa jeune épouse était prise de vertiges et qu’elle allait mourir avant de pouvoir accoucher s’il ne lui donnait pas de quoi se nourrir. Il implora mon ancêtre de lui céder une brebis en échange de leur seule possession, un bout de lapis-lazuli trouvé – disait-il – dans les entrailles du bouquetin qui, des semaines plus tôt, avait fait leur dernier repas. Mon aïeul le prit pour un menteur mais il éprouva de la pitié et fut subjugué par la pierre qui lui était tendue. Ronde et polie, elle tenait dans le creux de la main et était parsemée d’éclats dorés qui dessinaient un œil semblant pénétrer l’âme de celui qui l’observait.
Il laissa l’homme choisir une brebis et repartit de son côté avec la pierre d’azur. Il la garda un certain temps mais elle suscitait trop de regards, trop de questions, trop de jalousie. Il la revendit et, par une série de hasards et de coïncidences que certains appellent destin, elle glissa de main en main, voyageant de vallée en vallée sur les routes du commerce, franchissant cols et frontières jusqu’à un autre massif de montagnes. C’est avec cette pierre d’azur que commence mon histoire.
