Les Belles Promesses
Tout commence par un incendie, un bébé... et un sanglier.
Paris est transformé par des travaux titanesques, le coeur d'un homme est écartelé, le monde rural menacé, des femmes sortent de l'oubli, et les membres de la famille Pelletier, toujours plus proches de nous, marchent inexorablement vers leur destin. Au terme d'un effroyable dilemme moral, ce sera l'effondrement ou l'apothéose.
Par bonheur, le chat Joseph veille encore.
Passionnant, déchirant, enthousiasmant.
Un grand roman de Pierre Lemaitre.
Extrait
Comme il regrettait tout ça…
Du bas de la rue Lamarck, Jean s’arrêta et, levant la tête, regarda avec anxiété les deux volées du redoutable escalier qui monte en pente raide jusqu’à la rue Caulaincourt.
Pour l’éviter, il lui faudrait faire un long détour. Bien qu’il soit déjà légèrement en retard, il hésita un moment parce que la rondeur qui autrefois lui avait valu le surnom de Bouboule s’était, avec l’âge, transformée en embonpoint. Geneviève, son épouse, soutenait qu’il avait trente kilos de trop ; le médecin, plus modeste, parlait de quinze. Peu importe, il s’essoufflait vite.
Qu’il choisisse de creuser son retard ou qu’il affronte résolument la montée par les marches, la décision semblait purement technique.
Jean était loin d’imaginer qu’en réalité ce choix en apparence anodin pouvait modifier le cours de son existence.
Il renonça à grimper et préféra remonter paisiblement en direction de la rue des Saules.
« On m’attendra, voilà tout », se dit-il.
Les jeux étaient faits.
*
Dans la salle du Petit Clément débarrassée de ses tables, on était à peu près au complet, une cinquantaine de personnes. Quoique l’établissement ne soit pas très vaste, un micro sur pied avait été installé. Près de l’entrée, sur deux tréteaux, des exemplaires du roman ceints d’un bandeau rouge étaient empilés à côté de la console où François, à la fin de la cérémonie, procéderait aux traditionnelles dédicaces.
Toute la famille était là, à l’exception des trop jeunes enfants regroupés sous la garde de Tante Thérèse.
Et de Jean qui tardait à arriver.
Geneviève tapotait nerveusement de l’index sur la table du buffet et fixait la pendule murale, exprimant de façon spectaculaire à quel point ce mari était une permanente déception. Tous deux avaient pourtant fondé une entreprise de prêt-à-porter florissante, mais quoi qu’il fasse, pour elle, ce mari était une déconvenue qu’elle passait beaucoup de temps à mettre en scène.
Cette exaspération, destinée au monde entier, blessait particulièrement Angèle parce qu’elle nourrissait pour son fils aîné une affection qui n’avait jamais vieilli. Son amour pour ses autres enfants, François et Hélène, avait évolué, elle les aimait comme une femme de soixante-dix ans aime ses enfants quand ils en ont quarante, rien de ça avec Bouboule. Elle restait la jeune maman souffrant pour son petit garçon timide, effacé, anxieux, poreux à toutes les émotions. Son mari, Louis, mort quelques années plus tôt, disait de Jean : « Bouboule, c’est une éponge… » Aussi, maintenant que tout le monde s’apprêtait à participer à la petite cérémonie littéraire, Angèle ignorait-elle l’irritation théâtrale de sa belle-fille. Et même si elle ressentait une grande fierté pour François qui était à l’honneur, « J’espère qu’il ne lui est rien arrivé », se disait-elle en pensant à Jean.
Dans la salle, la sœur de François, Hélène, s’entretenait avec des camarades du Journal du soir, échangeait quelques mots avec son ancien patron. Lambert, son mari, papotait avec les uns et les autres, papillonnant avec d’autant plus d’aisance qu’il devait avoir lu davantage que la moitié de l’assistance réunie.
François, qui allait recevoir le prix du Pont des Arts pour son troisième roman, Sans nouvelles de vous, montrait un visage sur lequel pas mal de gens se méprirent. On l’aurait espéré plus enjoué. Or, il paraissait plutôt grave, inquiet presque, au point que certains attribuèrent cette attitude à une fatuité qui ne lui ressemblait pas.
Nine, son épouse, qui le connaissait mieux que personne, l’avait remarqué la première. Il était, depuis quelques jours, soucieux, absorbé par des pensées silencieuses. La raison de ce comportement lui échappait. « Je réfléchis à mon prochain livre », avait-il lâché lorsqu’elle l’avait interrogé ; l’excuse était recevable (lors de la préparation d’un roman, il passait par des phases d’intense concentration qui le rendaient un peu étranger à la vie quotidienne) mais mensongère… parce qu’il ne travaillait sur aucun nouveau livre. Après l’édition de Sans nouvelles de vous, il avait écrit une préface, quelques articles, mais à aucun moment Nine ne l’avait vu s’isoler avec ses carnets comme il le faisait dans la phase de recherche d’un sujet. Plus encore, il ne lui avait parlé de rien, alors qu’il l’entretenait toujours de ses projets même encore dans les limbes.
N’importe quelle femme aurait ressenti une inquiétude plus intime, pas Nine, ce n’était pas dans son tempérament. À ce moment, leurs regards se croisèrent, ils échangèrent un bref sourire, c’est fou ce qu’il la trouvait séduisante. Elle avait récemment changé de coiffure et portait une jolie coupe carrée au bas de laquelle on distinguait, glissant le long de son cou, un léger fil torsadé. D’un geste simple et élégant, ramenant sa mèche par-dessus son oreille, elle découvrait soudain l’écouteur de son appareil auditif. Cette femme, qui était l’élégance même, revendiquait avec grâce l’insigne de son handicap et captait toujours les regards des hommes. Ceux qui, imaginant que cette situation la rendait vulnérable, l’avaient approchée en jouant les protecteurs l’avaient amèrement regretté.
L’assistance fut rappelée à la circonstance quand le président du jury tapota sur son micro pour attirer l’attention de tous et notamment d’une femme assez forte qui se goinfrait de canapés au fromage sous l’œil désapprobateur des serveurs qui n’étaient pas parvenus à lui résister. À sa fille Colette venue lui dire qu’il était d’usage d’attendre que le buffet soit officiellement ouvert, Geneviève avait répondu : « Pour qu’il ne reste plus rien de potable ? Merci bien ! »
L’explosion surprit tout le monde.
Elle s’était produite assez loin mais elle était suffisamment puissante pour avoir fait trembler les verres.
On cessa de parler.
Les regards se tournèrent vers la porte.
Les attentats en faveur de l’Algérie française étaient encore dans tous les esprits et avaient fait suffisamment de dégâts pour continuer d’inquiéter.
— Normalement, le feu d’artifice, c’est à la fin, dit finement le président.
On pouffa, ha, ha, ha.
— Mesdames et messieurs, nous voici…
Le discours ne fut pas suivi avec beaucoup d’assiduité, la détonation avait fait un gros effet.
— C’est du côté de Lamarck, chuchota quelqu’un.
— Qu’est-ce que ça peut être ?
— Il vous reste des petits pâtés en croûte ? demanda Geneviève au serveur qui regardait ostensiblement ailleurs.
