Loin du Mékong
« Il n'avait plus que ça pour mémoire. La forme des maisons sur pilotis. Le bruit de la pluie sur les toits de tôle. Le goût des fruits, la couleur de la terre au pied des hévéas et les odeurs qui rendent ivres. »
Un jeune Français cherche la tombe de sa grand-mère dans le cimetière d'un village du delta du Mékong.
Un siècle plus tôt, une Vietnamienne de dix-huit ans, enceinte, fuit sa belle-famille pour retrouver son mari parti travailler dans une plantation au Cambodge.
Ces deux-là sont liés par une histoire qui n'a pu se transmettre.
Une histoire que seule la littérature peut se permettre d'inventer.
Entre enquête autobiographique et grande saga familiale, Loin du Mékong écrit une page méconnue de l'histoire de l'ex-Indochine, en déployant une émouvante réflexion sur le métissage.
Extrait
Delta du Mékong, 1908
L’oncle Vuong avait bondi de proue en proue. Sa peau était burinée par le soleil, ses jambes fines et agiles. Une fois arrivé au niveau du ponton, il avait fait un petit saut pour s’y hisser, et tous ses muscles s’étaient tendus. Là, après son bain matinal dans le fleuve, il s’était lancé dans des étirements pour achever tout à fait de s’éveiller. La journée allait être belle, le ciel était sans nuages. Thu, encore à demi endormie sur sa paillasse, dans la cabine du bateau au toit en feuilles de lataniers, l’avait regardé, impressionnée par l’agilité dont il faisait encore preuve. L’eau du fleuve était lisse, à l’exception de quelques détritus qui flottaient. Elle passa la main sur son ventre, rond de six mois, et entendit la tante Huong dans le fond du bateau qui préparait du cháo, de la bouillie de riz au poisson. Elle tourna la tête et la vit, accroupie, le chapeau conique derrière le dos, la sangle à son cou. Elle était encore si belle, avec ses longs cheveux. Huong finit par se lever et partit au marché chercher de l’eau, sa palanche chargée de deux récipients de fer-blanc et un panier sous le bras. Pendant ce temps, Vuong causait avec les autres chefs de famille, en buvant du thé vert et en fumant la pipe à eau sur la rive. Les hommes n’avaient plus qu’à déterminer l’itinéraire.
Thu avait presque fini son petit déjeuner et léchait la cuillère en porcelaine quand l’oncle revint sur le bateau.
— Bien dormi, ma fille ? lui demanda-t-il, manifestement de bonne humeur.
— À peu près. On part à quelle heure ?
— Dans moins d’une heure, avant que le soleil monte. Il ne reste plus qu’à attendre le retour des femmes. Tu peux aller voir si ta tante a besoin d’aide.
L’oncle donnait souvent des ordres qui n’avaient pas l’air d’en être. Thu s’exécuta immédiatement. Quand elle avait eu des nouvelles de Châu, son mari parti pour le Cambodge, elle leur avait demandé de l’emmener jusqu’à la frontière lors de leur prochaine expédition pour le marché aux buffles de Châu Dôc.
La famille était originaire d’un hameau des environs de Cai Lây, à trente kilomètres de là. C’étaient des petits paysans, qui ne possédaient qu’un lopin minuscule, pour le riz et la canne à sucre, et, comme l’oncle Vuong était le troisième et le plus jeune frère du père de Thu, il n’y avait pas eu de terres pour lui. À l’adolescence, il était donc venu à Cao Lanh, bourg du bord du fleuve aux maisons basses et colorées, et s’était fait embaucher comme mousse. Après avoir exercé mille métiers, il était parvenu à se faire prêter assez d’argent pour acheter un bateau à fond plat et à se marier avec la tante Huong. En transportant des buffles sur le fleuve, ils étaient mieux lotis que bien d’autres, qui pêchaient en barque dans la mangrove, mais ce n’était pas toujours suffisant pour autant. Le seul moyen de vraiment s’enrichir, c’était d’avoir un peu de terre, de la cultiver, d’en tirer les deux récoltes annuelles et d’acheter de nouveaux lopins. Le transport des animaux était un métier honnête, mais jamais l’oncle n’aurait de quoi retourner vivre sur la terre ferme. Aussi, Thu avait fait en sorte de les aider du mieux qu’elle le pouvait. Depuis deux semaines qu’elle était avec eux, elle s’activait tout le jour durant, lavant le linge dans l’eau du fleuve, préparant le poisson, le riz, et pendant qu’elle effectuait toutes ces tâches, elle chantonnait une comptine pour l’enfant qu’elle attendait. Ce serait un garçon. Elle avait la certitude que ce serait un garçon.
