Veiller

Auteur : Philippe Torreton
Editeur : Calmann-Lévy

Philippe Torreton a passé quelques nuits avec le Samusocial. Des nuits de maraude dans Paris, aux côtés des infirmiers, des travailleurs sociaux et des gens qui vivent dans la rue. Les signalements, les déplacements en ambulance, les conversations : Philippe Torreton a tout enregistré, pour ne rien trahir, pour restituer au plus près ce qu'il a pris comme une claque. De ces heures transcrites, il tire un long poème en prose qui n'a rien d'emprunté ou d'artificiel.

Il raconte au contraire avec une vivacité saisissante la misère, la spirale infernale, la folie parfois, ou l'exil, mais aussi l'engagement, l'espoir, l'amitié et l'impuissance de ceux qui se battent, la colère de ne pouvoir faire plus. L'inanité de la parole politique aussi.

Un texte singulier qui nous met aux prises avec la réalité de la pauvreté, celle qu'on croise tous les jours sur les trottoirs.

17,50 €
Parution : Février 2026
200 pages
ISBN : 978-2-7021-9290-0
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Extrait

Je vis dans le virtuel, je dis « je » pour ne pas dire « nous ». Le monde, je le regarde sur des écrans la plupart du temps.
Des écrans plats, qui plus est.
Je fais confiance à des gens qui circulent, qui enregistrent des choses, qui analysent, bien ou mal, et je regarde tout ça depuis mes écrans, et je me fais mon histoire du monde comme il va.
Je lis des articles, j’écoute, je regarde.
Là, il s’agissait de plonger dedans, d’enfiler un maillot, une veste bleue en l’occurrence, et d’y aller. Plonger dans un petit bout du monde. Un tout petit recoin. Les rues parisiennes avec le Samusocial.
Plus d’écrans mais un pare-brise et une vitre avant droite pour voir un peu de réalité.
Trois nuits en tout et pour tout. Trois nuits blanches avec eux. Une immersion avec eux, avec elles, les gars et les filles du Samusocial. La misère des rues, nous la croisons tous les jours. Nous passons devant. Parfois on s’attarde, le temps d’une pièce qui passe d’une poche chaude à une escarcelle froide. Mais on ne s’y arrête pas, on ne peut pas s’y arrêter, on est pressé, je suis pressé, et puis il y en a beaucoup… Je passe tu passes nous passons, j’évite, je slalome, je ne regarde pas, parfois je dis « je suis désolé, je n’ai rien », et parfois c’est vrai.
En fait, j’ai tout, même quand je n’ai rien sur moi.
J’ai un toit, une famille, un boulot, des amis, de quoi manger dans le frigo, même des choses que je jette parce que j’ai oublié de les manger. J’ai tout ce qu’ils n’ont pas ou n’ont plus. Tout ce qu’ils avaient et ont perdu.
Trois nuits.
Et dès la première nuit, un sentiment d’impuissance. Le « que dire » je l’avais devant moi, étalé, alcoolisé, perdu, fou, puant, se grattant, pleurant, plein de bosses et de plaies purulentes, affolé, dormant, mais le « comment dire », je ne l’avais pas, j’étais équipé, carnet, stylo, petite lampe au cas où, mais tous les mots sonnaient faux.
Le réel venait me frapper au visage. Souvenirs de cours d’école quand le grand vient t’attraper et que le troupeau se met en cercle pour ne pas perdre une miette de la baston. La violence immonde qui envahit l’espace. Qui t’enlève le cerveau.
Chaque fois que nous descendions, c’était la même impuissance qui me saisissait.
Alors j’ai arrêté les notes sur le carnet. J’ai sorti mon téléphone et j’ai enregistré. Tout.
Dans la voiture, sur les trottoirs, sous les tentes de fortune, les cartons, les centres d’accueil. Des minutes et des minutes, le téléphone repérant lui-même les noms des rues où nous étions.
Jean-Baptiste-Berlier, Bruneseau, pont Amont, Bourdon, Romain-Rolland, porte de Châtillon, Richelieu-Drouot, Pillet-Will, quai de Bercy, la Roquette, place Édith-Piaf, Édouard-Vaillant, Pastourelle, Turenne, etc.
Des minutes puis des heures. Je me disais : ils sont là, les errants. Je les ai avec moi, avec les sirènes et les accélérations, les métros aériens, les conversations qui se croisent, les coups de téléphone, tout…
J’avais tout.
J’appuyais sur le bouton rouge et les sons défilaient tout en fréquences tremblotantes sur mon écran. Je pouvais laisser aller mes yeux. Regarder, observer, filer un coup de main, soutenir une aisselle, faire monter dans la camionnette, poser des questions, et tendre l’oreille pour entendre des réponses… m’accrocher pour comprendre. Donner une bouteille d’eau, un duvet, une paire de chaussettes, un sourire, de la compassion.
J’ai commencé à rédiger, mais les phrases sentaient la phrase, rien n’était à la hauteur des chocs éprouvés. La littérature se faisait indécente. Arrivé à presque une centaine de pages, difficilement arrachées au souvenir encore palpitant, j’ai tout recommencé. Plus de phrases, mais des mots, des blocs de mots, des tentatives, c’est comme ça que c’est venu en moi et c’est comme ça que ça doit se lire.
Des mots qui viennent sans prévenir, qui ne prennent pas le temps d’enfiler un pantalon pour être présentables, des mots qui sortent du lit douillet et qui se pèlent dehors dans le vif du noir des rues.
Des mots comme mes yeux face à la misère de ces trois nuits. Des mots qui se foutent d’être compris.
Ce que j’ai vu fut incompréhensible.
Je voulais partager ça avec vous, au moins ça, que le lecteur, le temps de ce récit, soit comme moi, chamboulé, perdu, et puis l’être humain est ainsi fait qu’il s’habitue, même à l’incompréhensible. Le récit s’invite, comme la nature s’ordonne elle-même, l’ordre venant du désordre, vous les entendrez parler, tous, les filles et les garçons du Samusocial en veste bleue, et les filles et les garçons des rues sous leurs couches de vêtements, les échoués sur nos trottoirs que l’on évite. Je vous propose de vous arrêter, de veiller avec moi, d’avoir envie de crier avec moi…

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