Le Crime du paradis

Auteur : Guillaume Musso
Editeur : Calmann-Lévy

Une histoire sombre et splendide dans une Côte d'Azur magnétique et sensuelle
Florence et Julian Livingstone, un couple d'Américains fortunés, réunissent chaque été un petit cercle d'amis dans leur somptueuse maison du cap d'Antibes.
Mais ce monde idyllique s'effondre la nuit où Oscar, leur fils de trois ans, est enlevé dans des conditions mystérieuses.
Alors que l'affaire passionne le monde entier et que la peur se répand, le policier chargé de l'enquête se heurte à un mur de mensonges et de secrets. Son chemin va croiser celui de la jeune romancière Agatha Harding qui espère s'emparer du drame pour écrire un best-seller...
Un suspense renversant où l'esprit d'Agatha Christie rencontre l'atmosphère fiévreuse de Tendre est la nuit jusqu'à un dénouement prodigieux
Un immense plaisir de lecture

480 pages
ISBN : 978-2-7021-9297-9

Extrait

Marseille, dimanche 3 juin 1928
Comptoir des Pêcheurs
1.
Assis seul à sa table, le commissaire Joseph Lèques vida d’un trait son verre de vin blanc puis le reposa lourdement à côté de l’assiette de coquillages qu’il avait à peine entamée. Devant lui, les cadavres de deux bouteilles de sancerre témoignaient de ses excès de la soirée. Joseph avait froid. Il tremblait. Des remontées acides lui brûlaient l’estomac. La faune du bistrot l’étourdissait. Dockers, pêcheurs, commerçants… Une ruche hétéroclite dont la population parlait haut et fort dans une salle saturée d’odeurs de tabac, d’iode, d’anis et de café.
Joseph porta la main à sa poitrine. Son cœur s’emballait. Saisi de vertige, il ferma les yeux et se massa les paupières. La faute à l’alcool bien sûr, mais l’alcool était la conséquence de son tourment, pas sa cause. Depuis la fin de la Grande Guerre, à intervalles réguliers, revenaient les mêmes démons qui lui faisaient vivre un chemin de croix chaque fois plus douloureux.
Il avait senti la vague monter dès le matin à son réveil. Elle avait la couleur bleu-gris du ciel de la Meuse, l’intranquillité des plaines de Champagne, la force des paysages du front d’Orient. Lorsqu’il était allé prendre son café, au bar derrière la cathédrale, l’angoisse sourde s’était peu à peu transformée en déferlante. Des images sinistres colonisaient son esprit. Des visages, pâles, émaciés, hagards. Des corps hurlants, déchiquetés. Puis ses oreilles s’étaient mises à bourdonner. Il s’était revu lui-même, sur le champ de bataille, encerclé, vulnérable, terrifié par la pluie d’obus, les éclats des grenades, le « slash » des baïonnettes qui déchiraient les chairs tendres. Il s’était souvenu de la férocité des rats qui surgissaient par centaines la nuit dans les tranchées. Des poux et des puces qui rendaient fou à s’arracher la peau.
En dépit de son état fébrile, Joseph était allé travailler à l’Évêché1. Il avait essayé de donner le change à ses collègues. Mais le soleil radieux avait beau inonder les bureaux, le courant froid qui lui congelait les os lui rappelait le temps des engelures, de la pluie incessante, des orteils qu’il fallait amputer.
À midi, quand il était sorti sur le Vieux-Port, la situation avait encore empiré. Des visions d’horreur lui traversaient le cerveau sans qu’il puisse leur faire barrage. Il voyait les cadavres revenir d’entre les morts pour se mêler aux vivants. Les mouches qui recouvraient le visage déformé des agonisants. Des légions de corps démembrés s’extirpant des coulées de boue sanglante.
Il avait erré de bar en bar tout l’après-midi avant d’échouer ici, espérant que l’abrutissement dans l’alcool éteindrait l’incendie qui l’enflammait.

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