Sept sommeils

Auteur : Eric Le Nabour
Editeur : Calmann-Lévy

2023. Marion Ledrian, 38 ans, ex-juge d'instruction au tribunal de Créteil, est installée depuis quelques années sur l'île de Sein où elle est devenue maraîchère.
 
Joseph Nguyen est policier à l'IGPN. En congé sans solde, il se consacre à un cold case, cinq meurtres commis en Bretagne entre 2000 et 2018. Les victimes, des hommes d'une cinquantaine d'années à la réputation de séducteurs, ont toutes été tuées pendant leur sommeil. Bastien Tournois, le policier qui s'était acharné à élucider ces meurtres, s'est suicidé après avoir détruit une partie de ses dossiers, mais parmi les documents restants, Joseph découvre une photo de Marion et de son fils, Jimmy. Joseph se rend donc sur l'île de Sein, sans se douter que sa rencontre avec cette femme va bouleverser sa vie à jamais.
 
Quelques jours plus tard, un nouveau corps est découvert sur l'île aux Moines. Et si la clé du mystère se trouvait dans le passé trouble de Marion ?

19,90 €
Parution : 18 Février 2026
300 pages
ISBN : 978-2-7021-9302-0
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Extrait

— Marion… Est-ce que ça va ?
La voix était lointaine, parasitée par des turbulences. D’où provenait-elle ? Était-ce celle de Martine Legall, au bout du bar, ou celle d’Antoine, plus proche ? D’autres vagues sonores venaient frapper ses tympans, secoués par des éclats de rire, des jurons, et Marion en éprouva subitement une sorte d’angoisse qui fit gonfler sa poitrine et ralentit sa respiration.
Antoine Legarrec se tenait juste à côté d’elle, appuyé au bar sur son seul bras valide. Sa casquette était vissée sur la tête et de ses oreilles largement décollées, un peu de poils émergeaient telles des algues invasives.
Marion referma la main sur le rebord du comptoir. Elle avait perdu la notion du temps. Dans l’espace chaleureux du Tarrafal, des silhouettes imprécises se déplaçaient au ralenti, baignant dans une brume aquatique.
Ce samedi, la salle du café-restaurant était bondée. Une petite bande d’étudiants venus à Sein pour la fin de l’été s’y attardait comme tous les soirs. Jusqu’à l’heure où Martine Legall, la patronne de l’établissement, demandait à son mari, Orlando, de les jeter gentiment dehors. Le Cap-Verdien jouait alors de sa carrure d’ancien rugbyman pour évacuer cette joyeuse marmaille vers le quai des Paimpolais avant que l’atmosphère ne tourne à l’orage.
— Je crois que je ferais mieux de rentrer, souffla Marion en se laissant glisser du tabouret.
Legarrec la rattrapa de justesse avant que ses pieds ne touchent le sol.
— Tu devrais laisser Antoine te raccompagner, dit Martine Legall.
Mais Marion titubait déjà à travers la salle et franchissait la porte, happée par le mugissement du vent d’ouest.
Elle n’avait pas fait dix pas qu’elle sentit la main d’Antoine empoigner son bras.
— Allez, appuie-toi sur moi, dit l’ancien marin-pêcheur.
Elle fut tentée de le repousser, mais elle était trop fatiguée pour résister et se laissa conduire comme une enfant à travers le lacis étroit des ruelles.
Le temps de regagner la petite maison aux volets bleus nichée tout près de la fontaine, le vent avait encore forci. Ruisselant d’un ciel noir, la pluie, à présent, se déchaînait, giflant leurs visages et couvrant leurs voix. On avait beau n’être qu’à la mi-septembre, le temps s’était singulièrement dégradé ces derniers jours. Heureusement, la fin de la période estivale rendrait bientôt l’île à ses habitants, à leur solitude et à leur tranquillité.
— Tu veux que je reste un peu ? demanda Antoine une fois devant sa porte.
Marion secoua la tête. Antoine n’insista pas. Il avait déjà tenté sa chance une ou deux fois, mais sans se montrer réellement pressant. Était-ce à cause de son manque de confiance en lui, de son bras amputé ?
Elle dut s’y reprendre à deux fois pour glisser la clé dans la serrure. Avant de se rendre à l’évidence.
« Quelle gourde ! »
Naturellement, elle n’avait pas refermé derrière elle. Bien sûr, Jimmy était là. Aucun habitant de l’île, ou presque, ne fermait sa porte. Tout le monde se connaissait et, hormis l’été, pour se protéger des touristes envahissants, les Sénans se faisaient mutuellement confiance.
La maison était calme. Jimmy devait déjà dormir.
La tête lourde, Marion buta dans le gros panier en osier qu’elle laissait toujours dans l’entrée et se dirigea péniblement jusqu’à la cuisine pour y chercher une bouteille d’eau. Une odeur d’algues et de gingembre embaumait. Encore l’une de ces satanées recettes inventées par Jimmy ! Depuis quelque temps, il s’était pris de passion pour la cuisine exotique, ou plutôt pour une cuisine de sa création, née tantôt de son imagination débordante tantôt de vieilles recettes puisées dans des récits d’heroic fantasy. Tel un chimiste amateur, il expérimentait divers mélanges d’aliments et d’épices, goûtant à peine le résultat de ses trouvailles culinaires, mais n’hésitant pas à laisser la cuisine sens dessus dessous.
Évitant d’allumer la lumière, Marion tâtonna dans l’obscurité. Puis, avançant la main vers l’évier, elle rencontra une eau froide et vaguement savonneuse. Comme d’habitude, Jimmy avait oublié de faire la vaisselle. Elle porta la main sur sa droite et crut saisir le goulot d’une bouteille, mais ses doigts ne firent qu’agripper le rebord de la cuvette d’où se répandit une cascade de bruits métalliques.
Dépitée, elle poussa un juron. Jimmy avait le sommeil léger et il était au moins 2 heures du matin, beaucoup trop tard pour jouer de la serpillière et du balai.
Elle allait cependant s’accroupir quand la lumière du plafonnier s’alluma subitement, répandant une lumière aveuglante sur le carrelage.
— Marion… Qu’est-ce que tu fais ? demanda l’adolescent d’une voix ensommeillée.
Il ne l’appelait plus « Maman » depuis bien longtemps.
— Rien, mon chéri… Je crois que j’ai renversé une casserole. Je ne voulais pas te réveiller.
— Tu as encore bu ?
— Jean fêtait son anniversaire, se défendit Marion.
— Il ne l’a pas déjà fêté il y a deux mois ?
Marion ne répondit pas et se contenta de sourire en claquant de la langue, comme pour le féliciter de cette mémoire exceptionnelle.

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