Chaos
Maggie Burkhardt, 81 ans, veuve cosmopolite au tempérament bien trempé, arrive à l'hôtel Royal Karnak au Caire pour fuir un incident survenu en Suisse. Dans ce palace défraîchi au bord du Nil, elle trouve un semblant de paix : une suite confortable et quelques amis discrets. Tous les ingrédients nécessaires pour un nouveau départ, en incarnant le rôle de la gentille mamie de la chambre 309.
Mais un jour, une jeune mère fragile et son brillant fils de huit ans débarquent à l'hôtel et Maggie ne peut s'empêcher de s'immiscer dans l'intimité de cette famille. Peu à peu, Maggie va découvrir des éléments troublants sur ses nouveaux voisins et ce qui avait commencé comme un lien affectif deviendra vite une spirale infernale et violente.
Dans la chaleur écrasante de l'Égypte, une guerre psychologique s'engage, feutrée mais implacable. Qui en sortira vainqueur ?
Extrait
Les clients avisés se lèvent tôt au Royal Karnak Palace Hotel.
Ce n’est pas simplement en raison de la chaleur – bien qu’en fin de matinée le soleil du désert embrase tout Louxor et, même si nous ne sommes qu’en avril, saison de floraison dans le Sahara, quelques clients ont déjà attrapé une insolation. Pas plus tard que la semaine dernière, la jeune mariée de la chambre 207 s’est effondrée sur la terrasse et, comme elle ne reprenait pas connaissance, il a fallu la faire évacuer par avion jusqu’à un hôpital du Caire. Cette épidémie d’évanouissements a créé un inquiétant précédent à l’hôtel. « Il fait toujours chaud, mais jamais à ce point, si tôt au printemps », m’a confié Ahmed, le gérant du Royal Karnak. Il a jugé préférable d’afficher une pancarte à la réception, et je l’ai aidé à la rédiger : CHERS CLIENTS, IL EST FORTEMENT CONSEILLÉ DE VISITER LES TOMBES EN DÉBUT DE JOURNÉE, AVANT MIDI, ET S’IL VOUS PLAÎT N’OUBLIEZ PAS D’EMPORTER UN CHAPEAU À LARGES BORDS ET PLUSIEURS BOUTEILLES D’EAU. « Parfait ! », ai-je lancé, mon épaule cognant légèrement contre la sienne tandis que nous examinions le résultat. « C’est très bien, Ahmed. Les voilà avertis en bonne et due forme ! » Nous avons placé la pancarte devant le bocal de bonbons posé sur le comptoir de la réception afin qu’elle soit parfaitement visible. Ne vous y trompez pas, à Louxor, les températures peuvent être mortelles. Mieux vaut éviter de se retrouver dehors, dans un endroit sans ombre, au beau milieu d’un après-midi caniculaire. Mais la véritable raison pour laquelle il faut se lever tôt, c’est que l’aube est le seul moment paisible de la journée.
À de mon arrivée à l’hôtel, il y a trois mois, j’ai commis une erreur de novice en prenant une chambre avec vue sur le Nil. Qui pourrait résister à pareille tentation ? Passer son fil dentaire tout en contemplant, par la fenêtre, les méandres du fleuve mythique des pharaons et, au-delà de sa surface d’un marron scintillant, les bandes d’un vert chou s’étalant à l’orée du désert, les montagnes thébaines poussiéreuses dressées à l’horizon comme des lames de couteau rouillées. Ce panorama était pour moi une récompense des plus douces après deux éreintantes journées de voyage en pleine pandémie – les tests à écouvillon, les documents de quarantaine à présenter, les files ondulantes devant les guichets de contrôle des passeports, et la course précipitée afin de ne pas rater un vol de correspondance, pour finir par attendre dans un avion immobilisé sur la piste pendant des heures, à écouter la même prière coranique débitée d’un ton monocorde dans le haut-parleur, terrifiée par la moindre toux ou le plus petit reniflement d’autres passagers contagieux. Sans compter que je me rendais simplement en Égypte depuis un hôtel des Alpes suisses. Le monde est devenu un cauchemar, moins une sphère qu’une boîte dont les bords se fendent en éclats. Ce premier jour, quand je suis entrée d’un air dégagé dans le hall du Royal Karnak, Ahmed m’a sûrement prise, à tort, pour une riche idiote américaine. J’ai quatre-vingt-un ans et, j’ai beau essayer, je n’arrive pas à me débarrasser de mon accent du Wisconsin. Ahmed, et c’est tout à son honneur, n’avait aucune raison de se douter que je m’attarderais là – pas plus de deux ou trois jours au maximum. Il doit considérer notre visage de la même manière que nous autres, clients, traitons notre numéro de chambre : une information essentielle à garder à l’esprit pendant la durée de notre séjour, instantanément oubliée dès que nous franchissons le seuil de l’hôtel.
« C’est une chambre spec-tac-ulaire ! », s’est exclamé Ahmed, ses yeux ronds d’un marron rougeâtre braqués sur moi au-dessus du comptoir de marbre rose de la réception. Sur son front, pas une goutte de transpiration ne coulait qui aurait pu signaler que l’hôtel attendait désespérément des réservations à cause du coup cataclysmique que la pandémie portait à l’industrie touristique. « Bien sûr, il y a un supplément de prix pour nos “vues haut de gamme”. Mais pour le Nil, ça en vaut la peine, madame Burkhardt. Le Nil, rendez-vous compte ! Une expérience absolument unique dans une vie ! »
C’est le lendemain matin que j’ai découvert le hic. Au lever du soleil, réglés comme du papier à musique, les vendeurs ambulants des environs s’alignent le long de la corniche qui longe l’hôtel, aussi éclatants que des oiseaux chanteurs dans leurs djellabas bleu et jaune. Quand les premiers touristes descendent peu à peu le perron du Royal Karnak, les colporteurs entament leurs incessants refrains – Une calèche pour aller au marché ? Un bateau pour traverser le fleuve jusqu’à la vallée des Rois ? Tu veux voir le corps de l’enfant pharaon, monsieur ? Bon prix ! Entre dans la boutique de mon oncle, juste une minute, pas cher du tout, personne te force à rien, un seul scarabée, tiens-le dans ta main, pour me faire plaisir, pour faire plaisir au peuple d’Égypte. T’es pas obligé d’acheter, je te le donne, je te manque pas de respect. Et de l’encens, ça te dit ? L’odeur du Nil ! Où est-ce que tu vas ? Je t’emmène. Comment ça, tu oses t’en aller ? S’IL TE PLAAAAAAAAÎT !
Leurs cris de bonimenteurs se poursuivent sans interruption tout au long de la journée, et le silence ne retombe pas avant le coucher du soleil. Naturellement, c’est dans les chambres situées sur la rue et aux « vues haut de gamme » que ces voix résonnent avec le plus d’éclat, formant une harmonie démente de faussets presque accusateurs, au rythme dansant des sabots des chevaux et des moteurs d’automobile tuberculeux. Ce premier matin, j’ai d’abord fermé les fenêtres, puis les rideaux, avant d’ouvrir tous les robinets de la salle de bains, mais les appels des vendeurs ambulants parvenaient encore à pénétrer les murs. Le troisième matin, accablée par une migraine, je suis descendue dans le hall d’un pas décidé et j’ai exigé d’avoir une chambre bas de gamme donnant sur l’arrière du bâtiment. « Je suis prête à payer un supplément pour ne plus entendre ces hommes !
— D’accord, madame Burkhardt, a répondu Ahmed en riant sottement, son visage rougissant à peine. Je comprends. De temps en temps, c’est vrai, des clients aux oreilles plus sensibles que d’autres se plaignent. » De temps en temps ? Je ne sais jamais si Ahmed se montre sincère. J’ai tendance à le croire sur parole car, au fil des mois qui se sont écoulés depuis cette chicane, il est devenu à mes yeux un ami cher, digne de confiance. Il a suffi d’un claquement de ses doigts boudinés de gérant pour que les grooms nous relogent, mes trois valises et moi, dans la chambre 309, plus modeste, et mes fenêtres donnent à présent sur le vaste jardin au parfum d’oranger, à l’arrière de l’établissement. Du haut de ce perchoir, je distingue encore vaguement le bourdonnement monotone des colporteurs le long de la corniche mais, une bonne partie de la journée, leurs cris sont couverts par le vacarme de l’argenterie sur le patio où le déjeuner est servi et les éclaboussements dans la piscine. Depuis, malgré la chaleur inhabituelle pour la saison et la réapparition de mon incontrôlable compulsion, je suis extrêmement heureuse au Royal Karnak.
S’agissant de cette compulsion : elle me démange le crâne et me réveille la nuit, tambourinant contre mon front de ses longs doigts. Vas-tu juste rester allongée là et refuser d’intervenir quand tu vois quelqu’un qui souffre ? J’avais espéré avoir laissé derrière moi, dans les Alpes, mon besoin insatiable d’aider autrui. En réalité, cette compulsion s’était contentée d’hiberner, en sommeil durant tous ces mois avant de renaître à la vie dès que j’ai repris pied. Le croira qui voudra, je tiens à ce que les gens soient heureux. Ou, sinon, libres. Je ne me mêle pas de leur vie, ce n’est pas ainsi que je vois les choses. Non, j’orchestre une bifurcation de parcours, un instant miraculeux où la porte de leur prison s’ouvre toute grande, la possibilité rare et précieuse d’une deuxième chance.
Vous désapprouverez peut-être mes tactiques. Jugez-moi comme bon vous semble, mais je crois qu’il est sain de mettre les autres à l’épreuve. Partir ou rester. Recouvrer sa liberté ou demeurer piégé. Je ne prends pas de décision pour eux. Il revient à chacun de faire un choix.
Je me réveille à six heures, comme tous les matins, l’heure bleue qui précède l’apparition du soleil, quand le monde entier semble enveloppé dans de la gaze. Même les oiseaux du jardin sont encore muets. J’effectue mes dix minutes d’étirements – fléchissements des genoux, levers de jambes, moulinets des bras, mouvements musculaires que mon kinésithérapeute de Klode Park m’a enseignés – tout en m’agrippant à la chaise de bureau de style imitation Louis XVI pour ne pas perdre l’équilibre. Je suis étonnamment souple pour mon âge, et plus grande que la plupart des femmes qui, pendant huit décennies, ont inexorablement rapetissé sous l’effet de la pesanteur. Je suis toutefois encline à éviter le corps nu qui m’attend dans le miroir de la salle de bains – les sacs tubulaires jaunes qui pendent de ma cage thoracique, une collerette de taches bordeaux et de peau ruchée, des bras dont la partie supérieure paraît aussi flasque qu’une anguille, un visage buriné par une vie entière d’expressions sévères. J’ai découvert qu’en vieillissant ce n’est pas tant le regard des inconnus qui me manque que le plaisir que j’éprouvais à ma propre vue. Mes yeux fixent à présent mon reflet avec une horreur hébétée, écarquillés de surprise comme s’ils avaient été roulés – comment diable ai-je pu atteindre quatre-vingt-un ans ? Je ne veux pas parler de la vanité blessée qui accompagne le fait de ne plus être jeune (je me suis soumise à ce verdict il y a des décennies de cela). Ce que je me demande, c’est comment j’ai pu devenir cet engin défaillant en voie d’extinction imminente ? En toute honnêteté, il arrive que je ne me reconnaisse pas dans le miroir, et pas simplement parce que j’ai teint mes cheveux en noir après avoir fui les Alpes. Ce n’est pas non plus à cause de ma nouvelle garde-robe d’amples caftans à longues manches et aux imprimés criards, adoptée depuis que je suis repartie de zéro à Louxor. Non, sincèrement, je ne reconnais pas l’organisme mourant, pitoyable, qui me rend mon regard dans le miroir.
