Ici

Auteur(s) : Johana Gustawsson, Thomas Enger
Editeur : Calmann-Lévy

Kari Voss, brillante comportementaliste spécialiste du langage corporel, travaille avec la police d'Oslo. Dévastée par la disparition de son fils sept ans plus tôt, elle s'est plongée dans sa vie professionnelle pour avancer.
 
Pourtant sa douleur est ravivée quand deux adolescentes sont assassinées dans une maison de vacances au bord d'un fjord. Eva et Hedda étaient les meilleures amies du fils de Kari. Le suspect, Jesper, à l'époque un petit garçon timide, était le quatrième de leur bande. Il a avoué.
 
Par son métier, par son instinct, Kari est celle qui voit ce que les autres ne voient pas. Dans cette affaire, les parents, les amis, les voisins, les victimes même semblent avoir quelque chose à cacher. Malgré les preuves accablantes, Kari est persuadée que l'histoire est bien différente de la version officielle, et, seule contre tous, elle va tenter de le prouver.
 
Car ici, tout le monde ment...

22,50 €
Parution : Février 2026
600 pages
ISBN : 978-2-7021-9414-0
Fiche consultée 70 fois

Extrait

Mon fils a disparu.
Mon petit garçon, mes racines, mon ciel.
Debout sur ma terrasse, je regarde les nuages drapés de rose à l’est et d’orange à l’ouest, comme s’ils peinaient à s’accorder sur leur tenue. Le soleil prend le temps de se coucher ce soir, mais l’air diffuse déjà la fraîcheur de la nuit.
Un frisson me saisit et je rajuste mon gilet. Ce n’est pas le froid qui me fait trembler mais la peur, une peur qui me noue la gorge et me retourne l’estomac.
Ce matin, quand j’ai ouvert les yeux, je me suis demandé si la météo estivale allait se dégrader – c’est souvent le cas au mois de juin en Norvège, lorsque les rayons du soleil ne réchauffent plus que le cœur. J’ai pensé à tous ces enfants qui arriveraient bientôt à la fête donnée autour de la piscine pour l’anniversaire de mon fils. Aux montagnes de fruits à couper pour la fontaine de chocolat ; à la machine à barbe à papa que je devais vérifier ; au gâteau à étages que j’avais tenu à confectionner et qui attendait, bancal, avec son glaçage grumeleux dans le cellier. J’ai fermé les paupières un instant, traversée par le souvenir flou du sourire de mon défunt mari, et imaginé comment nous aurions passé la matinée ensemble à fêter les neuf ans de notre enfant.

La baie vitrée de la terrasse grince.
Je me retourne. Mon père apparaît dans l’embrasure, le corps raidi par l’angoisse, les traits figés. Manifestement, il n’y a rien de neuf.
— Ramona est arrivée, dit-il.
Je rentre dans la maison et referme derrière moi. L’air vicié de la cuisine me prend immédiatement à la gorge. Vestiges d’une vie révolue, des verres sales et des piles d’assiettes maculées de chocolat et de sucre rose s’entassent sur le plan de travail.
La fête d’anniversaire de Vetle a été un succès. Mon père et moi avons couru dans tous les sens comme des poulets sans tête, probablement aussi heureux que les enfants qui ne communiquaient que par des cris de joie et des éclats de rire. Ils enchaînaient les jeux les uns après les autres, de gigantesques bouées en forme de donut et des pistolets à eau toujours au centre de leurs aventures. Comme d’habitude, Vetle a fait équipe avec Eva, Hedda et Jesper, les « Quatre Fantastiques » comme nous les avons surnommés, nous, leurs parents, car nos gamins sont inséparables depuis la petite section.
En fin d’après-midi, les enfants se sont rassemblés dans le salon autour de mon père (« papi-flic ») car Vetle lui avait demandé de montrer son insigne et de raconter les anecdotes les plus effrayantes de sa carrière de commissaire. Les yeux écarquillés, les petits sont restés suspendus à ses lèvres qui rapportaient de terribles courses-poursuites en voiture et des arrestations spectaculaires.
— Mais ça veut dire que… c’est vous qui leur avez passé les menottes ? a demandé Hedda, un bras autour du cou de Vetle, l’autre autour de celui d’Eva, tandis que Jesper était assis près de moi sur le sofa, comme il le fait souvent.
— Ça m’est arrivé, oui, parfois.
— Ouah ! s’est extasiée Eva en souriant.
Jesper riait d’excitation en tapotant le dos de Vetle comme si c’était lui qui avait procédé aux arrestations. Je ne sais pas lequel des deux était le plus fier – mon père ou mon fils.
Lorsque William Bülow est arrivé à 19 heures pour récupérer Hedda et Eva et les emmener à une avant-première au cinéma, les Quatre Fantastiques étaient encore fourrés ensemble, à jouer au foot.
— Ça alors ! Tu es en vie ? a plaisanté William. Tu as réussi à gérer une vingtaine de terreurs gavées de sucre qui hurlent dans ton jardin. Franchement, tu m’impressionnes !
— N’est-ce pas ? ai-je répondu en souriant.
— Tu dois être crevée.
— Non, ça va.
Il s’est esclaffé.
— Qui aurait cru que notre experte mondiale en détection de mensonges mentait si mal ?
— Tu n’es pas le premier à me le dire.
On a ri de concert.
— Kari ?
C’est la voix de mon père.
Je cligne des yeux.
Je suis plantée devant les assiettes sales, des séquences de l’anniversaire me revenant comme des clips vidéo. À chaque nouveau visionnage, elles se déforment un peu, si bien que les seuls souvenirs que je garderai bientôt de cette journée seront ces images déconstruites et recolorisées, réagencées de façon arbitraire.
— Viens.
Je suis mon père dans le couloir ; il se retourne, me lance un bref regard et accélère d’un pas décidé. J’ai beau avoir la quarantaine, rien n’a changé – je reste sa fille unique et lui, mon point d’ancrage. Après la mort de mon conjoint, il est devenu ma bouée de sauvetage ; il m’a fourni l’aide qui m’a permis de ne pas avoir à choisir entre mon fils et ma carrière. L’histoire se répétait : j’ai grandi sans mère et mon fils allait devoir tracer sa route sans père. Si ce n’est que, pour Vetle, l’absence de son père est quelque chose d’abstrait et le mot « papa », un pur concept. Son « papi-flic » a comblé ce vide.
La commissaire de police Ramona Norum est en train de parler à un agent en uniforme lorsqu’elle m’aperçoit. L’agent répond à ses instructions par des hochements de tête rapides et attentifs, puis Ramona nous rejoint.
Je l’ai rencontrée il y a huit ans. Je l’avais contactée après avoir visionné un entretien télévisé dans lequel un avocat de la défense, interrogé au sujet de l’innocence de son client, mentait comme un arracheur de dents. La suite ayant prouvé que j’avais raison, nous avons entamé une collaboration fructueuse, qui s’est transformée en une profonde amitié, laquelle s’est étendue à toute la famille de Ramona – Linnea et leurs deux paires de jumeaux.
Ramona m’entoure de ses bras maternels. Je perçois sa douleur, sa compassion, celles d’une mère qui préfère évidemment – comme n’importe quel parent – que ce cauchemar soit le mien plutôt que le sien. Je le lis à travers tout son corps.
Je me dégage d’elle. Si je me laisse absorber par la chaleur de son étreinte, je risque de m’effondrer.

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