La Maison du kintsugi
Un périple émouvant au cœur du Japon traditionnel.
Présentation de l'éditeur
La jeune Mao vit avec sa grand-mère, une spécialiste du kintsugi, l’art de réparer la céramique à l’aide de laque et de poudre d’or. Un jour, poussée par la curiosité, elle s’essaye à ce savoir-faire ancestral et se prend au jeu.
Elle va aussi en apprendre plus sur sa grand-mère : sa jeunesse après la guerre dans une petite ville berceau du kintsugi ; son désir de maîtriser cette technique alors réservée aux hommes ; un rêve auquel elle a dû renoncer.
De Tôkyô à Takayama, des ateliers d’artisans aux forêts d’arbres à laque, petite-fille et grand-mère partent sur les traces du passé le temps d’un été inoubliable.
Un roman touchant et lumineux, qui nous montre que l’on peut tirer de la fierté de nos imperfections et réparer nos
Extrait
Je sortis sur le balcon étendre le linge sous un ciel bleu. Le printemps n’était plus très loin, même s’il faisait encore froid. Deux mois s’étaient écoulés depuis mon arrivée à Kanazawa, et je m’habituais peu à peu à cette nouvelle vie.
Je travaillais comme réceptionniste dans un hôtel, à Tôkyô. Cette année-là, l’un des concierges vétérans de la branche locale était parti, si bien que j’y avais été envoyée pour le remplacer jusqu’à la fin de la saison estivale.
C’était la première fois que je vivais loin de ma fille pour une durée aussi longue, et je m’inquiétais. Lycéenne, Mao habitait avec ma mère. Quand elles avaient appris mon transfert, toutes deux m’avaient répondu sereinement : « Tout va bien se passer. Après tout, ce n’est que pour six mois. »
J’avais toujours vécu avec mes parents avant de me marier. Ma fille avait trois ans quand j’avais divorcé, après quoi nous n’avions plus été que toutes les deux pendant un temps. À la suite du décès de mon père, nous étions rentrées à Ômori pour y rejoindre ma mère dans la maison familiale. Alors, à la réflexion, avec ce changement d’affectation, c’était la première fois que je vivais véritablement seule.
Je quittais la solitude de mon studio pour aller travailler, puis la retrouvais après le service. Est-ce parce que j’étais arrivée en hiver ? Au début, je me sentais agitée, démoralisée. Peu à peu, néanmoins, je m’y étais faite, j’en étais même venue à voir des avantages à cette situation.
Maintenant que j’y pensais, le musée préfectoral d’Art d’Ishikawa était censé accueillir une exposition de céramiques Ko-kutani1 en ce moment. Je décidai d’y aller dans la journée, après un petit déjeuner léger.
C’est le regard perdu sur le magnifique jardin japonais Kenroku-en que j’entrai dans le musée, avant de traverser le vaste hall pour prendre l’escalator menant au premier étage. L’exposition de Ko-kutani mettait en avant une sélection de chefs-d’œuvre aux couleurs vives.
Il y avait là un bol plat entièrement émaillé d’un phénix ; un autre orné d’un motif de grues et de cartes à jouer ; un troisième sur lequel était représenté un grand arbre sur fond bleu évoquant la peinture occidentale ; et enfin une assiette émaillée d’un décor d’algues, au milieu duquel se dressait une crevette dont irradiait une énergie surnaturelle. Mon cœur s’emballa devant ces décorations audacieuses et pleines de vie.
Après avoir fait le tour de l’exposition, je sortis de la galerie. Les grandes fenêtres alignées le long du corridor laissaient entrer la lumière du soleil. L’atmosphère était sereine dans ce lieu peu fréquenté. Même si j’appréciais aussi l’ambiance joyeuse et vivante du musée d’Art contemporain du xxie siècle de Kanazawa tout proche, je préférais le calme qui régnait ici.
Après une courte pause au café de la mezzanine, je me rendis dans l’atelier de conservation des biens culturels d’Ishikawa voisin, où les visiteurs pouvaient observer le travail des restaurateurs derrière une baie vitrée.
Il n’y avait personne dans la salle de travail – sans doute parce que c’était l’heure du déjeuner. Dans l’antichambre, un couple âgé regardait avec fascination une vidéo expliquant le processus de restauration des céramiques. Je m’assis à côté d’eux. Les yeux rivés sur l’écran, je me remémorai la silhouette de ma mère lorsqu’elle réparait les poteries.
Chie pratiquait ce que l’on appelle le kintsugi. Elle s’y était mise quand j’étais au collège ; au début, elle s’était contentée de répondre aux requêtes de proches et de connaissances, mais de fil en aiguille, elle en avait fait sa profession.
Après avoir mis son activité en pause le temps de s’occuper de mon père malade, elle s’y était remise peu après son décès et, depuis, sa charge de travail n’avait cessé d’augmenter. À présent, son affaire était florissante, et elle recevait, en plus de sa clientèle privée, des commandes de magasins de céramique.
« En réalité, “kintsugi” n’est pas le mot juste, tu sais », me disait-elle souvent.
Le terme signifiait littéralement « jointure à l’or », mais le matériau employé pour réassembler les pièces était de la laque. L’or n’était ajouté qu’au tout dernier moment, en surface. Parfois, on recourait à d’autres teintes, comme l’argent, ou à des laques colorées. Voilà pourquoi ma mère préférait parler de « réparation », tout simplement.
Dernièrement, néanmoins, « kintsugi » s’était répandu pour devenir le terme général désignant tout type de réparation de céramique, si bien que même ma mère l’utilisait pour expliquer son travail, afin de faciliter la compréhension de ses interlocuteurs.
Le kintsugi différait légèrement de la restauration telle qu’elle était pratiquée dans les musées.
Dans le cas d’une restauration, l’objectif principal était de rendre à la pièce son apparence d’origine. Les techniques modernes permettaient de remettre en état tout matériau – papier, bois, céramique, laque, que sais-je encore – au point que les dommages en devenaient pratiquement invisibles. Mais l’objet n’était plus voué à être utilisé, aussi les restaurateurs ne se limitaient-ils pas à user de matériaux adaptés au contact alimentaire.
Dans le kintsugi, en revanche, la laque employée ne posait aucun risque à l’ingestion. Et si les traces de la réparation demeuraient visibles, il était de coutume, dans la culture japonaise, d’apprécier la beauté née de ce processus. Fissures et ébréchures étaient l’œuvre de la nature. En y introduisant une couleur différente, on créait un paysage nouveau. Cet aspect faisait le charme du kintsugi, au même titre que son côté pratique.
