La Maison des silences
Toutes les nuits, Matias, neuf ans, affirme que ses rêves sont hantés par une dame silencieuse vêtue de noir, au point que le petit développe une phobie du sommeil. Désespérés, ses parents se tournent alors vers Pietro Gerber, l'illustre hypnotiseur d'enfants, afin de le soigner.
Au fil des séances, Gerber comprend que l'histoire racontée par Matias révèle des indices sur un crime irrésolu depuis des années. Et que le sort d'une inconnue pourrait bien dépendre de cette enquête où le réel et le surnaturel se confondent. Afin de sauver les innocents d'une menace hors norme, Pietro Gerber devra défier les lois de la raison et affronter les démons de son passé.
Dans ce nouveau thriller psychologique, Donato Carrisi nous plonge dans un labyrinthe de dangereux faux semblants.
Extrait
7 juin 1944
« Le jour où le destin frappera à ta porte sera un jour comme les autres. »
Cette mise en garde de son grand-père ressemblait à un proverbe africain. D’ailleurs, depuis qu’elle était arrivée à Pakali, elle y pensait chaque matin.
Déjà toute petite, Erica De Roti redoutait d’être surprise par le destin. Pour se préparer aux coups de théâtre de la vie, elle avait entrepris un voyage à l’autre bout du monde.
À trente-cinq ans, elle voulait devenir fataliste.
Après avoir passé Noël dans le froid à Florence, elle s’était retrouvée sous la chaleur écrasante du Sénégal. Le véritable problème n’était pas les quarante degrés, de jour comme de nuit, mais la sécheresse. Dans le petit village proche de Tambacounda, tout semblait fait de poussière, même les gens. Il n’y avait pas moyen de s’en débarrasser : on soufflait sur un objet, et en quelques instants il en était à nouveau couvert. La poussière était omniprésente. On la respirait, elle collait aux cheveux et aux vêtements, on la sentait sous les dents quand on mangeait et elle raclait la gorge quand on essayait, en vain, de se désaltérer.
Dans cette région du sud du pays, où le fleuve Gambie offrait de magnifiques paysages, on ne s’habituait jamais à la poussière. La saison des pluies était vécue comme une libération.
Erica De Roti réfléchissait souvent au fait que, quelques mois plus tôt, elle n’aurait pas pu imaginer les difficultés auxquelles elle faisait face. Ses priorités avaient changé incroyablement vite. Désormais, tout ce qu’elle désirait était une douche, des draps propres et éventuellement une brise nocturne.
Erica était psychologue pour enfants. Elle était partie en Afrique pour un an en tant que bénévole, l’occasion de laisser son ancienne vie derrière elle.
Au centre pédiatrique du village, elle vivait et travaillait avec des collègues venus des quatre coins du monde. Ils étaient remplacés tous les six mois, si bien que personne ne connaissait le passé des autres et que le futur était un concept volatil, comme tout en Afrique. Seul le présent comptait.
Et le présent d’Erica, c’étaient les enfants de Pakali.
Le centre pédiatrique se situait dans une mission catholique délaissée pour cause de crises de vocation. Les médecins volontaires avaient remplacé les curés, transformant le bâtiment à l’abandon en point de repère important pour la population locale. Le lieu vivotait grâce aux donateurs occidentaux, qui s’achetaient une conscience en effectuant un virement.
Sur place, les gens avaient besoin d’assistance médicale, mais Erica De Roti proposait un autre genre de thérapie.
Elle était spécialisée en hypnose.
Chaque jour, Erica s’occupait des peurs et des traumatismes des enfants. Les cas les plus fréquents étaient ceux de bambins dont les parents étaient partis à la recherche d’un travail et d’un revenu digne dans un pays plus riche. La plupart ignoraient si leurs papa et maman étaient même arrivés à destination.
Erica était frappée par leur force. Ils lui donnaient de l’énergie.
La tristesse des autres constituait le meilleur antidote à la sienne.
Il n’était pas toujours simple de les aider. En plus de la différence culturelle, la langue représentait le principal obstacle. Dans cette région, on parlait le wolof ou un français adapté, qu’Erica avait appris à interpréter.
Elle s’était entraînée avec une enfant de sept ans, involontairement devenue son enseignante.
Fatou avait le regard vif et une cascade de dreadlocks.
Avant de partir pour l’Europe, ses parents l’avaient confiée à sa tante, qui l’accompagnait au centre chaque mardi à 10 heures. Elle avait été une des premières patientes d’Erica et les séances se poursuivaient depuis six mois.
Par une belle matinée de juin, la fillette se présenta vêtue d’une robe rouge, pieds nus. Elle avait dans les oreilles des écouteurs reliés à un lecteur portable de CD. C’était un cadeau d’Erica, qui avait reçu en échange un magnifique sourire édenté. Elle espérait seulement que la petite pourrait trouver des piles de rechange Erica repéra Fatou dans la salle d’attente bondée et suffocante. La petite fille, absorbée par la musique, remarqua toutefois la psychologue, se leva, salua sa tante et, comme toujours, suivit la thérapeute pour une séance de quarante-cinq minutes.
Les conditions d’accueil du centre étaient trop précaires pour qu’Erica ait son propre cabinet. Elle se contentait de la première pièce libre.
Elle entra donc avec Fatou dans ce qui avait été un cagibi, meublé d’un vieux canapé et d’une chaise.
En l’absence de fonds pour le kérosène qui aurait dû alimenter le générateur de courant, le ventilateur fixé au plafond était immobile. Seule une lucarne apportait un peu d’air. Dehors, on entendait les enfants dans le potager de l’ancienne mission, où l’on cultivait des gombos et du niébé.
Une fois assise sur le canapé, Fatou retira ses écouteurs et les posa par terre avec son walkman.
— Quelle musique écoutes-tu ? demanda Erica.
— Huit-huit-trois, répondit la fillette, traduisant le nom du célèbre duo de pop italienne.
La psychologue était contente de lui avoir transmis ses goûts musicaux.
— Comment vas-tu, Fatou ? Est-ce que tout va bien à la maison ?
Elle s’informait systématiquement sur ce qui se passait dans la famille.
— Comme d’habitude, assura la fillette.
Ceci signifiait que sa tante et sa grand-mère se disputaient. Elles en avaient souvent parlé.
Puis Erica l’interrogea sur l’école. Fatou resta évasive, comme toujours, mais ensuite elle prononça une phrase préoccupante.
— Je n’aime pas aller dans la cour pendant la récréation.
Il s’était peut-être passé quelque chose de désagréable avec ses camarades. Erica n’osa pourtant pas lui en demander plus. C’était généralement pendant l’hypnose qu’elle obtenait les informations. Le bref échange qui précédait la séance n’était qu’un préambule.
