Volare

Auteur : Serena Giuliano
Editeur : Calmann-Lévy

Ambre a tout pour être heureuse : un métier qu’elle aime au milieu d’adolescents en pleine crise, Manuela, sa meilleure amie excentrique, des soeurs jumelles qu’elle chérit comme une mère, et un drôle d’animal de compagnie à l’aile brisée.

Alors, elle ne comprend pas ce manque d’énergie qui la plaque au fond de son lit et cette lassitude pour tout ce qui faisait le sel de sa vie. « Dépression », lui dit le médecin.
Elle, dépressive ?...

Manuela prend les choses en main et l’expédie en Sicile, où sa cousine organise des retraites spirituelles. La spiritualité, ce n’est pas trop le truc d’Ambre ; mais le soleil, la mer, une vespa, Stromboli, les cannoli… Pourquoi pas, au fond. Cela pourrait lui redonner envie de vivre, tout simplement.

18,90 €
Parution : Mars 2026
198 pages
ISBN : 978-2-7021-9442-3
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Extrait

Avez-vous déjà prêté attention à la danse des oiseaux ?
Ils ne se contentent pas d’avancer tout droit, non, les oiseaux dansent.
Pourquoi ne fait-on pas comme eux ? Est-ce que la vie ne serait pas plus belle si, nous aussi, on avançait en dansant ?

Moi, depuis quelques semaines, je n’avance plus du tout. Les meilleurs jours, je fais du surplace ; les moins bons, je recule. Mon médecin a dit : « Madame, vous faites une dépression. » J’ai répondu : « Ben voilà autre chose ! Et pourquoi donc ? D’où est-ce que ça sort ? »
C’est vrai, mince, j’ai pensé. La dépression, c’est pour les gens qui ont vécu un grand chagrin, une perte terrible, des traumas. Je n’ai rien subi de tout ça, moi. Enfin, je ne crois pas. Alors je ne comprends pas. C’est injuste. C’est comme annoncer un cancer des poumons à quelqu’un qui n’a jamais fumé une clope de sa vie.
Une dépression…
Le diagnostic était posé, mais je n’étais pas plus avancée. J’aurais aimé qu’on me prescrive un traitement concret, avec une date approximative de guérison, des séances chez le kiné, des anti-inflammatoires pendant six jours matin, midi et soir. J’étais même prête à une petite intervention, et hop, c’était réglé ! Je n’étais pas contre l’idée de mettre un plâtre, une écharpe, une attelle, peu importe où. N’importe quoi pour retrouver le goût de vivre. Car en fait, c’est ça que j’avais perdu. Cette chose impalpable à laquelle on ne pense pas quand on va bien. La saveur tout simplement d’exister.

C’est venu petit à petit, comme un nez qui coule et qui dégénère en bronchite parce qu’on a laissé traîner. D’abord, c’était de plus en plus difficile de me lever le matin. J’avais beau me coucher avec les poules, faire des siestes, un peu de yoga, prendre des vitamines et des bains chauds le soir, rien n’y faisait, et j’étais épuisée. Comme si je portais constamment une charge lourde sur les épaules. Je n’avais plus qu’une envie : dormir encore et encore, et encore juste un peu. Je voulais dormir, et que ça ne s’arrête jamais. Le sommeil a pris toute la place dans ma vie, avec son gros plaid et ses gros coussins ; il s’est installé peinard sur mon canapé et dans mes journées, et plus moyen de m’en dépêtrer.
J’ai commencé à me mettre en arrêt maladie, un jour, puis deux ; une semaine, puis deux. J’en suis à trois, et la perspective de retourner travailler me paralyse. C’est tout simplement IM-POS-SIBLE. Au-dessus de mes forces.

Je suis conseillère principale d’éducation dans un collège de la banlieue messine. Depuis mon premier jour en sixième, j’ai rêvé de ce rôle auprès des élèves. Pourtant, ma CPE de l’époque était une mémé assez odieuse, dotée d’une intelligence émotionnelle proche de zéro et d’une haleine de phoque. Pas de quoi faire germer une vocation ! Mais je fantasmais ce bureau dans lequel personne n’osait pénétrer, son trousseau de clés à faire pâlir Passe-Partout, et je n’avais pas onze ans que, quand mes copines rêvaient paillettes ou Palmes académiques, moi, je me voyais en septembre faire ma rentrée des classes.
Mon métier, je l’ai dans les tripes et il occupe tout mon espace mental. Ce que je veux, c’est passer mes journées au milieu de tous ces ados shootés aux hormones. Je veux être utile. Et depuis que j’exerce, mon bureau est constamment ouvert ; les élèves savent que je suis toujours disponible pour eux, que je suis prête à tout entendre – et aussi que j’ai, dans le petit panier en osier à côté de mon porte-crayons, une réserve de bonbons à la menthe (ainsi, jamais ils ne diront de moi que j’ai quoi que ce soit d’apparenté à un phoque). Quand je suis au collège, ma montre ne me sert à rien. Je ne subis pas les heures qui passent, et je ne suis jamais pressée de partir.
Mais la maladie semble m’avoir pris cela aussi : ma passion se fait la malle. Et c’est là que j’ai compris que c’était grave, docteur.

En me levant péniblement pour aller me servir un verre d’eau, je marche sur les restes de mon repas d’hier soir. L’assiette était posée au sol, à côté du canapé où je passe le temps que je ne passe pas au lit. Me voilà donc avec une plante de pied à la sauce. Comme j’ai la flemme de sortir faire les courses, hier, c’étaient biscottes au ketchup. On est à deux doigts de l’étoile Michelin.
Dans mon petit appartement du centre-ville, je cohabite depuis quelque temps avec désordre et cochonnerie, deux colocs envahissants dont j’ai vraiment honte. Moi qui suis habituellement si maniaque, je suis passée de Bree Van De Kamp à souillon.
Mon ancien moi me semble si loin.

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