Indignité

Une vie réinventée
Auteur : Lea Ypi
Editeur : Calmann-Lévy

« Et si tout ce que je sais sur ma grand-mère s'avérait être une histoire tissée d'espoir, de trahison, de pouvoir et de perfidie, une histoire qu'elle aurait inventée simplement pour survivre ?  »
 
  Lorsque Lea Ypi découvre une photo de sa grand-mère en lune de miel dans les Dolomites en 1941 sur les réseaux sociaux d'un inconnu, elle tombe des nues. Dans sa famille - qui a côtoyé les hautes sphères politiques et intellectuelles en Albanie -, on lui avait toujours juré que toute trace concernant la jeunesse de sa grand-mère avait été confisquée lors de la montée du communisme.
 
Elle décide alors de se plonger dans les archives des services secrets où son enquête soulèvera autant de questions sur la vie de sa grand-mère que sur son époque agitée. De l'aristocratie sous l'Empire ottoman à la répression stalinienne en passant par une crise financière et l'horreur de deux guerres mondiales, Indignité révèle à quel point la vérité - tant personnelle que collective - peut être fragile.
 
Naviguant sans cesse entre les archives et ses souvenirs, le réel et l'imaginaire, Lea Ypi livre une puissante réflexion sur la justice et l'intégrité morale à travers son histoire familiale.

22,90 €
Parution : Janvier 2026
400 pages
ISBN : 978-2-7021-9529-1
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Extrait

La photo

« Je cherche les archives des services secrets », dis-je en m’approchant du premier taxi garé dans la rue Komuna e Parisit, Commune-de-Paris, l’une des artères les plus animées de Tirana reliant le centre-ville au boulevard qui le contourne.
J’hésite à l’appeler ma rue, même si c’est mon adresse en Albanie depuis plus de vingt ans. Déjà à l’époque de notre déménagement dans la capitale durant les années quatre-vingt-dix, « Vous n’êtes pas d’ici, pas vrai ? » était une question qui revenait systématiquement sur le tapis chaque fois que j’engageais avec un inconnu une conversation qui de prime abord paraissait inoffensive mais ne tardait pas à devenir gênante.
La plupart des gens qui reviennent à Tirana s’étonnent de voir à quel point la ville a changé : il y a désormais plus de buildings, de rues bitumées, de cafés, de bars et de pistes cyclables. Mais pour moi, c’est un lieu de deuil, de culpabilité et de regrets infinis. Je n’ai aucun souvenir heureux de Tirana – je l’associe au mieux, et froidement, à des faits d’actualité, des films de l’époque communiste et, plus récemment, aux embouteillages. C’est au moment du décès de ma grand-mère que j’ai dû y rester le plus longtemps, abandonnant mes études en Italie pour organiser ses obsèques. Seule dans notre cuisine pendant les quarante jours de deuil obligatoires, j’ai eu du mal à accepter qu’elle, qui pendant plusieurs dizaines d’années m’avait appris l’importance du respect des règles, avait disparu de mon existence sans crier gare. Je lui avais promis jadis que je reviendrais m’occuper d’elle, tout comme elle s’était occupée de moi durant toute mon enfance. Maintenant, c’était trop tard – je ne pouvais plus tenir ma promesse. Tirana devint pour moi la capitale du remords, et, peut-être pour soulager la culpabilité qui m’habitait, en rejetais-je la faute sur la ville elle-même. Elle était maudite, victime d’un sortilège capitaliste après la malédiction communiste. Ma grand-mère n’aurait jamais dû revenir à Tirana, cinquante ans après s’être exilée à la campagne parce que considérée comme ennemie de l’État communiste…
« Je cherche l’Autorité de l’information concernant les documents de l’ancien service de la Sécurité de l’État », je précise, cette fois reprenant la formule administrative que le bureau en question avait utilisée dans l’e-mail me proposant un rendez-vous.
Le chauffeur de taxi ne semble pas m’entendre. Septuagénaire aux cheveux gris et aux traits tirés qu’il dissimule derrière des lunettes sombres, il porte une chemisette à carreaux et une casquette rouge « Make America Great Again ». Son autoradio diffuse bruyamment de la musique : Top Gold, une station qui passe de vieux classiques. Plantée devant la Mercedes jaune, attendant sa réponse, je reconnais la mélodie de « Only You » qui a bien du mal à se faire entendre par-dessus « Just Dance » de Lady Gaga émanant du taxi stationné derrière. Le chauffeur n’écoute pas la musique qui de toute évidence a été choisie pour attirer un certain type de client ; il fume, plongé dans un journal étalé sur le volant.
« Monsieur, je cherche l’Autorité de l’information concernant les documents de l’ancien service de la Sécurité de l’État », je répète.
J’ai dû prendre un ton inquiet, ou du moins nerveux, parce que l’homme lève finalement les yeux de son journal, baisse le son, jette par la vitre ouverte sa cigarette qu’il n’a pas terminée et se tourne vers moi l’air quelque peu préoccupé.
« Avash avash. Doucement. Asseyez-vous. Vous cherchez qui ?
— Oh, je dis, déstabilisée par le fait qu’il ne m’ait pas comprise. Je cherche le bureau avec tous les dossiers. Vous savez, les archives de l’ancienne Sigurimi.
— Vous n’êtes pas d’ici, pas vrai ? » s’enquiert-il en faisant vrombir le moteur de son véhicule avant de s’engager dans la circulation matinale déjà dense.
Je souris, m’efforçant de dissimuler mon irritation. J’aurais voulu ne pas avoir à prendre de taxi. J’aurais voulu savoir comment aller à vélo aux archives sans me perdre dans le dédale de ruelles qui parcourt la ville tel un réseau veineux. Au lieu de quoi je suis à peine capable de circuler dans ce quartier de la Commune-de-Paris censé être le mien. Peut-être qu’inconsciemment je désire rester perdue, pour me rappeler que je n’ai jamais véritablement appartenu à cette ville et qu’il est désormais trop tard pour y remédier.
« Je me demande ce qui vous fait dire ça…
— Vous avez dit que vous alliez aux archives de l’ancienne Sigurimi. C’est comme ça que parlent les étrangers. Rien n’est “ancien” ici. Tout est comme avant, avec les mêmes gens. Ma fille, elle habite en Floride maintenant, elle vient ici une fois par an. Elle aussi elle affirme que tout a l’air différent. »

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