Sept jours
« Je l'imagine, flottant au-dessus des prairies, dansant au coeur des clairières. Je me raconte des histoires parce qu'elle en est devenue une elle-même. »
Un soir de neige, un couple se dispute dans sa voiture.
Les enfants dorment sur la banquette arrière. Après vingt ans de complicité, Marie a trompé Julien. Le ton monte.
Marie descend, claque la portière. Julien feint de poursuivre sa route, mais il fait nuit, c'est la tempête, alors il rebrousse chemin.
La forêt s'étend, impénétrable. Julien ratisse les environs pendant des heures : aucune trace de Marie. Une enquête est lancée ; elle ne donnera rien.
Sept ans s'écoulent, sept ans pendant lesquels Julien et les enfants doivent apprendre à vivre avec le mystère absolu de cette disparition.
Jusqu'à ce qu'un soir, on frappe à la porte...
Un monde sur le point de basculer, des enjeux intimes bouleversants... Fabrice Colin se penche avec délicatesse sur ceux qui restent, leur deuil impossible, leurs blessures, leurs amitiés, leurs amours.
Au fond : leur humanité.
Extrait
Janvier 2018
Je peux bien le reconnaître, maintenant : l’endroit m’avait toujours inspiré une inexplicable sensation de malaise. La première fois que nous y étions montés pour observer les étoiles – c’était en juin 2007, Ninon n’était pas encore née –, nous avions planté notre tente en lisière de forêt, à un jet de pierre à peine de la tour blanche, et je me rappelle avoir contemplé la naissance de notre feu avec une boule dans la gorge. Ça aurait pu être une nuit de rêve. Ça aurait pu, s’il n’y avait pas eu cet appel. Deux heures plus tôt, au téléphone, Marie avait appris que le cancer de sa marraine adorée était de retour et qu’il avait métastasé. Elle avait accueilli la nouvelle en se recroquevillant sur elle-même, j’avais vidé la totalité de notre stock de bières et, pour finir, au moment où elle avait paru reprendre des forces, la voûte du ciel s’était soudain obscurcie, la molette de notre lunette m’était restée entre les doigts, et nous n’avions rien vu du tout.
Bien sûr, nous étions revenus à maintes reprises depuis (il y avait un coin parfait pour la luge, au flanc de la sapinière, les enfants slalomaient entre les bosses en poussant des cris de jeunes faons), mais à chaque fois que nous prenions la route, je me rappelais cette nuit-là : Marie couchée sur le flanc, ses épaules tressautant en silence et moi, le cœur serré, impuissant, renvoyé à ma complète inutilité.
Dix ans avaient passé à présent, une neige compacte mouchetait le pare-brise et la nuit, de nouveau, s’avançait et, de nouveau, je me sentais inutile, quoique pour des raisons bien différentes. À l’arrière, Ninon s’était endormie et Edgar chantonnait, comme il le faisait chaque fois que l’angoisse le gagnait. Les essuie-glaces grinçaient au rythme lancinant d’un métronome.
Je me sentais vidé, privé de perspectives. Les yeux dans le vague, Marie sondait la pénombre en se mordillant le pouce. Nous avions passé une bonne partie de la journée à l’hôpital à attendre qu’un médecin veuille bien recoudre la plaie à son genou. Au matin, prétextant un besoin de prendre l’air, elle était descendue faire des courses à pied et elle avait glissé sur le trottoir. « Ça tombe mal » est tout ce que j’avais trouvé à sortir quand elle m’avait téléphoné pour me demander, penaude, de venir la chercher. Elle n’avait pas ri. Ces derniers temps, je ne la faisais plus rire.
Elle n’était pas très drôle non plus. Trois jours plus tôt et tandis que, depuis des semaines, j’essayais de comprendre ce qui la travaillait et pourquoi elle était si, eh bien, distante, j’avais découvert qu’elle avait une liaison. Elle avait eu l’intelligence, la présence d’esprit, pour ce qui lui en restait, de crever l’abcès sans trop tergiverser. Oui, il y avait quelqu’un d’autre. Non, elle ne voulait pas me quitter, enfin, ce n’était pas ainsi qu’elle voyait les choses. Est-ce que je le connaissais ? Probablement, de loin, mais on s’en foutait, ce n’était pas le sujet. Quel était le sujet, dans ce cas, depuis combien de temps cette comédie durait-elle ? Elle avait hésité un peu avant de répondre. « Trois mois ; plutôt quatre, en fait. » « Essaie d’être moins précise », j’avais sifflé. Elle s’était tournée vers moi, glaciale. « Trois mois et deux semaines. Tu veux les jours et les heures ? » Une mèche lui tombait en travers de la figure. Une mèche fine et rousse, soyeuse. Elle n’avait jamais été aussi belle et sans doute l’aimais-je plus que jamais, mais, depuis trois jours, ce que nous vivions ressemblait à l’enfer.
— Le jeu du silence, j’imagine ?
Elle s’était retournée pour vérifier que Ninon dormait. Je serrais le volant comme si j’avais peur qu’une main de géant ouvre l’habitacle et m’arrache de la voiture.
— Ma foi, je vais t’étonner, j’ai lâché, mais il se trouve que je n’ai rien à te dire.
— Et tu crois qu’on va en rester là ?
— « On » ? Qui est « on » ?
— Un couple, c’est deux personnes.
— Un adultère, c’est une seule.
— C’est plus compliqué que ça, Julien.
— Ça m’a l’air excessivement limpide, au contraire.
J’avais découvert l’affaire quasi par hasard, de façon si aberrante, quand j’y repensais, qu’il m’arrivait de me demander si elle n’avait pas tout manigancé. Elle se faisait les ongles dans son bain en écoutant la radio, la porte était entrouverte, elle m’avait demandé de lui apporter son téléphone et j’avais trouvé ça, disons, curieux. J’avais attrapé l’appareil sur la desserte et une notification SMS était apparue au même moment. Avait-elle oublié de verrouiller l’écran ? Un type, en tout cas, écrivait qu’il l’aimait, qu’elle le rendait « dingue ». Un certain Hervé, à en croire son répertoire, mais je savais que ce n’était pas son vrai prénom : Marie était plein de choses mais elle n’était pas stupide.
J’ai lu les autres messages. Impossible de m’en empêcher. Il y en avait des dizaines, et le ton allait crescendo. « Je pense à toi. » « Tu m’obsèdes. » « Je veux revoir tes seins. Tu sais que je me branle quand je pense à toi ? » « Je te veux maintenant. Tu verrais comme je bande ! »
Marie m’appelait, mais je ne l’entendais pas. Pour finir, je me suis pointé devant la baignoire et j’ai lâché le smartphone dans le bain. « Oups, j’ai fait, avec un sourire de benêt, si tu savais comme je suis désolé. » Elle a jailli dans une grande éclaboussure, a raflé une serviette et a filé vers notre chambre en mettant de l’eau partout.
— Tout ce cirque est pathétique, a proféré Marie.
Nous étions revenus au présent.
— Tu comptes partir vivre avec lui ?
— Tu comptes me poser cette question cinquante fois ?
— C’est ce qu’il a l’air de vouloir, pourtant.
— Lui c’est lui et moi c’est moi.
— Alors ça va se passer comment ? Mes excuses, hein : on dirait que j’éprouve quelques difficultés de compréhension.
Elle s’est replongée dans sa contemplation butée.
— Parle moins fort, s’il te plaît. Il n’y a pas d’histoire : c’est arrivé, c’est tout.
— Les choses n’arrivent pas par hasard.
Elle m’a jeté un coup d’œil en biais.
— Pourquoi tu prends cette route ?
— C’est quoi l’idée, Marie ?
Elle a soupiré.
— On a 37 ans, Julien. Ça fait vingt ans qu’on est ensemble.
— Et après ? La date de péremption est passée ?
— T’es con ou quoi ? Tu es mon meilleur ami, je commence d’ailleurs à penser que c’est une partie non négligeable du…
— Maman ?
Ninon venait de s’étirer.
— Oui, ma puce ?
— J’ai mal à la tête. Quand est-ce qu’on arrive ?
Marie lui a souri dans le rétroviseur. Cette réserve de sortilèges dont disposent les mères…
— Bientôt. Je te donnerai une aspirine.
J’ai ricané, secouant la tête.
— C’est donc comme ça que tu traites ton meilleur ami. Putain.
— Julien.
— Navré de m’attacher à des notions triviales. Sincèrement.
— Oh, pitié.
— Pitié, oui. L’engagement, la confiance… Meilleur ami… J’imagine que je devrais m’estimer heureux ? Tu veux que je t’offre une nouvelle bague ?
— J’aimerais parler à un adulte.
— Et lui, c’est qui, au fait ? Ton meilleur amant ?
Elle a eu un mouvement de tête en direction des enfants.
— Julien. S’il te plaît.
— S’il te plaît quoi ? Réponds juste à cette question.
— Je te préviens, je ne vais pas y arriver.
— Maman, a fait Ninon, pourquoi vous vous disputez ?
— C’est une discussion de grands, ma chérie.
— Maman essaie de raconter une histoire drôle, j’ai dit. Mais papa souffre de déficience mentale.
