Les Soeurs Blue
« On est tes soeurs. Quoi que tu fasses, au bout du compte on sera toujours de ton côté. »
Les soeurs Blue sont aussi exceptionnelles et inoubliables qu'elles sont différentes :
Sérieuse et responsable, Avery semble être la fille aînée parfaite. Mais cette avocate à Londres cache une liaison secrète qui risque de bouleverser sa vie.
Déprimée après sa première défaite, Bonnie voit sa carrière de boxeuse remise en question. Alors qu'elle tente de se reconstruire à Los Angeles, un acte de violence va l'obliger à fuir la police.
Lucky, la benjamine rebelle, est mannequin à Paris où elle passe son temps de soirée en soirée avant que ses excès ne la rattrapent.
Un an après la mort soudaine et accidentelle de Nicky Blue, ses trois soeurs se rendent à New York pour empêcher la vente de l'appartement familial. Entre crises et disputes mais aussi fous rires et gestes d'amour, elles tentent tant bien que mal de surmonter leurs difficultés et de trouver leur chemin.
Extrait
Prologue
Une sœur n’est pas une amie. Comment expliquer ce besoin de réduire une relation tellement originelle et complexe au lien banal et remplaçable qu’est l’amitié ? C’est pourtant un réflexe de notre époque, pour désigner le plus haut degré d’intimité possible. Ma mère est ma meilleure amie. Mon mari est mon meilleur ami. Non. En vérité, être sœurs, ça signifie avoir grandi dans la même matrice, avoir les ongles qui ont poussé dans le même utérus, avoir été propulsées en hurlant par le même canal pelvien, donc non : ce n’est pas la même chose qu’être amies. On ne se choisit pas, et on n’a pas la chance de profiter de cette période furtive lors de laquelle on apprend à se connaître. On fait partie l’une de l’autre, depuis le premier instant. Vous n’avez qu’à regarder un cordon ombilical – robuste, sinueux, disgracieux et pourtant essentiel – et le comparer à un bracelet d’amitié tissé et coloré. La voilà, la différence entre une sœur et une amie.
L’aînée des sœurs Blue, et aussi la meneuse, c’est Avery. Elle est née sage et déjà lasse du monde. À quatre ans, elle est rentrée un jour seule à pied de son école maternelle jusqu’à l’appartement familial de l’Upper West Side et a déclaré qu’elle était trop fatiguée pour continuer. Pourtant, elle a bel et bien continué, elle l’a toujours fait. C’est Avery qui a appris à ses sœurs à nager le crawl, à faire ami-ami avec les chats de l’épicerie portoricaine en leur gratouillant le menton, à battre les cartes sans les corner. Elle déteste l’autorité mais adore que tout soit structuré. Elle a une mémoire photographique. À quinze ans, elle a piraté le système informatique de son lycée et appris par cœur les numéros de Sécurité sociale de toute sa classe, pour ensuite passer le reste du semestre à terroriser les gamins en les appelant par leur identifiant à neuf chiffres.
Elle a obtenu son bac à seize ans et a bouclé sa licence à l’université de Columbia en trois ans. Puis, à vingt et un ans, elle a fugué pour rejoindre une « communauté anarchiste, non hiérarchique et gérée consensuellement », autrement dit une commune, avant de vivre quelque temps dans la rue à San Francisco, où elle s’est mise à fumer puis à s’injecter de l’héroïne. À l’insu de tous les membres de sa famille, un an plus tard elle est entrée de son plein gré en cure de désintoxication et n’a pas retouché à la drogue depuis lors. Ensuite, elle a repris des études de droit, au cours desquelles elle a enfin pu mettre sa mémoire légendaire à profit.
On dit que l’on ne connaît vraiment ses principes que le jour où ils nous mettent en difficulté, et Avery en est la preuve vivante. Elle a des principes très forts qui la mettent souvent en difficulté. Elle aurait sans doute aimé être poétesse ou réalisatrice de documentaires, mais il se trouve qu’elle est avocate. À trente-trois ans, elle vit à Londres avec sa femme, Chiti, qui est thérapeute et a sept ans de plus qu’elle. Elle a remboursé tous ses prêts étudiants et possède des meubles qui lui ont coûté presque aussi cher. Elle ne le sait pas encore, mais dans quelques semaines, elle fera imploser sa vie et son mariage de manière totalement inimaginable pour elle. Avery se rêverait en archétype de la dure à cuire, mais au fond d’elle, elle est aussi une tendre.
Deux ans après la naissance d’Avery, ses parents ont eu Bonnie. Bonnie a une voix douce et une volonté de fer. Son langage, c’est celui du corps. Dès l’âge de six ans, elle savait marcher sur les mains. À dix ans, elle jonglait avec cinq clémentines à la fois. Elle s’est essayée à la danse classique et à la gym, sans jamais se sentir à sa place parmi ce troupeau de filles souples et féminines. Lorsqu’elle a eu quinze ans, son père lui a offert une paire de gants de boxe après qu’elle a passé le poing à travers le mur de sa chambre, lui permettant ainsi de trouver sa véritable nature. Bonnie a vécu cette découverte de la boxe comme la plupart des gens vivent celle du sexe. C’est donc ça dont on fait toute une histoire.
L’idole à laquelle Bonnie voue un culte : la discipline. Après avoir observé en silence la chute de sa sœur à l’adolescence, elle a fait le serment de ne jamais toucher à une goutte d’alcool. Ses drogues de prédilection sont la sueur et la violence. C’est ce qui l’a menée jusqu’aux mondiaux féminins de l’IBA, la Fédération internationale de boxe, le plus haut niveau de compétition en boxe amateur avec les jeux Olympiques, où elle a remporté la médaille d’argent dans la catégorie poids légers avant de passer pro. Étonnamment – si l’on considère son choix de carrière –, Bonnie est la plus douce de la fratrie. Elle est du genre à sortir les glaçons sans cogner le bac contre le plan de travail. Les bébés et les chiens lui font instinctivement confiance. Elle est nulle en mensonges. Bien que son corps soit pareil à une porte en chêne voûtée, sa nature est aussi transparente que le verre. À trente et un ans, censément au sommet de sa carrière de boxeuse, Bonnie a quitté New York et la boxe après une défaite retentissante. Elle s’est enfuie à Venice Beach, Los Angeles, où elle s’est fait engager comme videuse dans un bar.
La plupart des gens traversent leur vie sans jamais avoir la moindre idée de ce qu’est une vocation, le genre qui exige de sacrifier tout plaisir présent à un rêve qui mettra peut-être des années à se réaliser, si tant est qu’il se réalise. Le genre qui vous coupe du reste du monde, que vous le vouliez ou non. C’est un chemin parfois éreintant, solitaire et ingrat, mais s’il s’agit vraiment de votre vocation, vous n’avez pas le choix. Voilà ce qu’a vécu Bonnie avec la boxe. Et pourtant, ces temps-ci, vous la trouverez dans une ruelle de Venice, à ramasser des pintes de bière vides, à mettre des filles pompettes dans un taxi, à balayer des mégots de cigarettes, et dans tout ça vous ne décèlerez aucune trace de la guerrière au cœur d’acier qu’elle s’était entraînée à devenir.
