Mille diables
Dresde, février 1947. Située dans la zone d'occupation soviétique, la ville n'est qu'un désert de ruines. Au coeur de l'hiver glacial, la vie est rythmée par la maladie et la faim.
Un matin, un homme est retrouvé mort sur les rives de l'Elbe. La victime semble être un soldat de l'Armée rouge, et avant que l'inspecteur Max Heller ne puisse réagir, les militaires russes saisissent le cadavre et lui interdisent de s'en approcher. Il ne reste qu'une mare de sang sur la neige et un sac à dos abandonné. À l'intérieur, l'inspecteur y découvre une tête humaine.
Commence alors pour Heller une enquête éreintante, constamment aux prises avec sa hiérarchie soumise à la pression politique. Malgré le peu de moyens à sa disposition, malgré la population qui se renferme sur elle-même pour survivre, parviendra-t-il à remonter la piste de l'homme décapité ?
Extrait
6 février 1947, matin
Max Heller descendit de voiture et enfonça les mains dans les poches de son long manteau. Le souffle se cristallisait devant son visage, le gel faisait pleurer ses yeux. La neige, tombée plusieurs jours auparavant, était piétinée, tassée sur le trottoir. Le morceau de carton découpé qui lui servait de semelle n’empêchait pas le froid de lui grignoter les pieds. Son visage était encore rouge. Il s’était rasé avec de l’eau péniblement décongelée, encore bien trop froide, et au savon. Il sentait un creux dans son estomac. La tranche de pain que Karin lui avait préparée pour le petit déjeuner, il l’avait gardée pour la manger avec la soupe claire qu’on servait dans les cuisines roulantes. Ce qui lui assurerait au moins un vrai repas, plutôt que deux petits. Ce soir – comme presque tous les jours –, Karin ferait une soupe à la farine. Heller en était plus qu’écœuré. Alors qu’il devrait se réjouir. Frau Marquart, chez qui ils logeaient depuis le bombardement de 1945, connaissait un laitier.
Il se pencha pour regarder dans la Ford Eifel noire et ferma la portière en maugréant. Dans la précipitation, il avait oublié son écharpe sur son bureau. Il remonta alors le col de son manteau et tira la vieille casquette plate sur son front. Le froid était mordant. À en croire le thermomètre à la fenêtre de la cuisine, il avait fait moins vingt-cinq avant le lever du soleil. Pas étonnant que les canalisations aient gelé. Des fleurs de givre s’étaient accrochées à la vitre de leur chambre à coucher dans la nuit.
Heller fit quelques pas dans la rue glissante. Un attroupement lui cachait la vue. Un camion militaire russe était stationné en travers de la Bautzner Straße, la rue parallèle à l’Elbe, si bien que les tramways étaient eux aussi à l’arrêt. Bon nombre de voyageurs avaient quitté les wagons bondés et regardaient bouche bée. Mais personne n’osait se plaindre auprès des Russes.
Entre-temps, son adjoint, Werner Oldenbusch, était à son tour sorti de la voiture et referma la portière. Il se frotta les mains contre le froid et sautilla d’un pied sur l’autre.
— Camarade capitaine !
Un policier en uniforme marron de la Wehrmacht interpella Heller en se frayant un passage dans la foule agglutinée au sommet des coteaux pentus qui surplombaient l’Elbe. Puis il le salua.
Heller lui rendit son geste en levant deux doigts à sa casquette plate. Il refusait catégoriquement de porter le béret militaire. Il était dans la police criminelle, pas à l’armée. À l’inverse du nouveau manteau qu’il avait accepté bien volontiers. Karin pouvait ainsi porter l’ancien, ce qui était indispensable par ces températures glaçantes, même dans l’appartement.
Au bas de la colline s’étendaient les pelouses enneigées du bord de l’Elbe. Il n’y avait pas beaucoup de neige, on voyait parfois l’herbe percer le blanc. Aucun bloc de glace ne dérivait sur le fleuve, qui devait bien faire deux cents mètres de profondeur à cet endroit.
