La Traversée vers Mascate

Auteur : Cay Rademacher
Editeur : Le Masque

Été 1929. À bord du paquebot Champollion, la famille Rosterg quitte Marseille pour Mascate, pour leur négoce d'épices. Theodor Jung, gendre des Rosterg et photographe, décide de profiter du voyage de sa femme, Dora, pour immortaliser la traversée.
Mais au troisième jour, Dora disparaît. Pire : tous affirment qu'elle n'a jamais été là. Theodor doute. Serait-il devenu fou ? Les instants passés avec sa femme, à tenter de raviver les cendres de leur mariage, n'auraient-ils été qu'un rêve ? Et s'ils découvraient à leur arrivée qu'elle n'était nulle part, ni en mer ni sur terre, et qu'on le suspectait ? Commence alors pour Theodor une insoutenable course contre la montre dans les entrailles du vaisseau.
Cay Rademacher, auteur à succès de La Trilogie hambourgeoise, signe un huis clos envoûtant, entre parfums d'épices et relents de mensonges.

Traduit de l'allemand par Georges Sturm
9,10 €
Parution : Septembre 2025
Format: Poche
432 pages
ISBN : 978-2-7024-5280-6
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Extrait

Marseille

Theodor Jung se tenait sur le pont-promenade du Champollion. Perdu dans ses pensées, il effleurait machinalement du doigt la longue cicatrice qui s’étirait sur l’intérieur de son poignet gauche. Une des cheminées du paquebot étendait son ombre sur lui. Accoudé au bastingage, son vis-à-vis était debout en plein soleil. Des éclats de lumière blanche se réfléchissaient sur le verre de son monocle et Jung peinait à le regarder. L’homme désigna la balafre du bout de sa cigarette incandescente et annonça froidement :
— Essayez donc encore une fois, ça nous fera un souci en moins.
Jung ne répliqua pas. Il dissimula son poignet en tirant sur la manche de sa veste en lin beige.
— Vous êtes un homme mort si vous restez à bord, poursuivit le porteur de monocle.
Il tira sur sa cigarette, inhala la fumée qu’il retint dans ses poumons durant un temps inhabituel, jusqu’à ce qu’enfin deux filets bleuâtres s’échappent des minces narines de son nez aristocratique.
On dirait un démon, se dit Jung, une sorte de djinn de conte oriental. Il ne daignait toujours pas lui répondre. Et d’ailleurs qu’aurait-il pu lui dire ? Il était fichu et il avait peur. Pas de cet homme cependant, du bateau. Quand je mourrai, pensa-t-il, ce sera en mer.
Et pourtant le Champollion était un élégant paquebot des Messageries maritimes. Construit en 1925, il n’avait que quatre ans d’âge. La coque élancée et noire faisait plus de cent cinquante mètres de long, son étrave était coupante comme une lame de rasoir. Les superstructures blanches étincelaient au soleil de midi.
Le long du pont-promenade, des embarcations de secours étaient suspendues à leurs bossoirs. La plus proche n’était qu’à quelques pas. Trois cheminées noires se dressaient dans le ciel azuréen. De minces rubans de fumée s’échappaient des deux premières, situées à l’avant. Ils s’élevaient dans l’air chaud avec cette odeur désagréable de charbon qui brûle. Nulle fumée ne sortait de la troisième, celle dans l’ombre de laquelle Jung se tenait – elle était factice, destinée à conférer plus de prestance encore au navire. Améliorant son esthétique, elle servait aussi en partie de puits de ventilation. Comme tout est à la fois illusion et démesure à bord !, se dit Jung. Cette coque en acier indestructible, les robustes embarcations de secours, cette longue passerelle de commandement. De fausses sécurités. Jung savait que la mer pouvait être impitoyable. Que la carcasse des navires gémissait sous les coups de bélier de la houle. Il connaissait l’odeur d’iode qui imprégnait l’air quand la tempête chassait les embruns de la crête des vagues. Et il savait combien l’océan était vide, monstrueusement vide. Il avait déjà navigué pendant bien des milles. Pas uniquement sur la mer, mais bien loin en dessous de sa surface… Et il savait combien il faisait froid, là, en bas.
— Nous larguons les amarres dans quelques heures. Il est encore temps. Réfléchissez donc encore, poursuivit l’homme qui lui faisait face.
Son œil gauche lançait des éclairs à travers la fumée de sa cigarette. Des éclairs d’envie peut-être, à moins que ce ne fût pour le narguer. Ou était-ce une envie de meurtre ? L’œil droit restait dissimulé derrière le monocle. Il ressemblait à un automate d’un film de Fritz Lang. D’une pichenette, il balança son mégot par-dessus bord, tira un étui en argent de sa poche intérieure et alluma une nouvelle cigarette. Il ne se donna pas la peine d’en proposer une à Jung.
— Vous descendez la passerelle et vous prenez un taxi, proposa-t-il. Ce soir encore, vous avez un rapide Marseille-Paris à la gare Saint-Charles. Vous pouvez être à Berlin demain. Vous divorcez de Dora, vous renoncez à vos parts dans l’entreprise, et vous voilà un homme libre ! Alors que si vous restez à bord, vous allez le regretter.

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