La proie et la meute - Prix du Masque de l'année français
Un petit village du centre de la France, cerné de champs, barricadé par des murs de forêts et quelques fermes isolées, qui abrite une usine : un abattoir de poulets où travaille la quasi-totalité des habitants.
Presque tous, sauf Romain, le marginal, l'homme à tout faire, affligé d'un bec de lièvre qui lui vaut le surnom « Lapin ». Romain, aussi habile dans les arbres où il aime bâtir des cabanes que les pieds dans la rivière où il pêche, loin du monde, loin du village qui l'a toujours tenu à l'écart et exerce contre lui une sourde violence.
Depuis sa plus tendre enfance, le géant blond, dyslexique, est épris de Solène, l'actuelle maire de la bourgade. Alors quand cette dernière disparait, mêlée malgré elle à une sombre histoire d'enfouissement illégal de déchets, c'est le soleil de Romain qui s'éteint brutalement.
Reste la vengeance...
Extrait
Le vieux sanglier écume. Derrière lui, les aboiements lointains des chiens fredonnent la mélodie d’une mort certaine. Sous le ciel solognot obscurci par les branchages, l’animal court entre les pins. Il court pour sa vie, sans relâche depuis une heure, suivant d’instinct les layons laissés par ses congénères. La forêt exhale un parfum capiteux, mélange de mousse et de bruyère. Dans sa fuite, l’ongulé aperçoit quelques cèpes dissimulés sous les fougères humides. Ses sens en alerte lui indiquent la présence de plusieurs animaux, geais, piverts, faisans, mulots. Ses sens en alerte ne détectent pas l’homme et le chien, un rouge de Bavière, statues immobiles et silencieuses, fantômes figés dans des poses guerrières, dissimulés par un vent favorable. Le sanglier devine un champ de maïs devant lui, en lisière de la forêt. S’il parvient à atteindre les cultures, il sauvera peut-être sa peau, pour cette fois.
Sans émettre le moindre bruit, Casela ajuste d’un mouvement lent et précis la lunette de sa carabine Beretta BRX1 à rechargement linéaire. Le magasin est garni de 308 Winchester, le canon repose fermement sur une canne de Pirsch. Casela bloque sa respiration, tout son être se concentre sur cette silhouette à quatre pattes qui court dans le cercle de son optique. Une détonation mate se fracasse contre les troncs d’arbre. Le projectile de 7,82 millimètres pénètre dans la nuque du sanglier, fait exploser sa colonne vertébrale dans une gerbe de sang et d’os avant de terminer sa course dans une vieille souche de pin.
Une balle fichante, une balle propre.
« La battue, c’est pour les cons », voilà ce qu’a toujours pensé Casela. Pour lui, la chasse, la vraie, se pratique seul, à l’approche ou à l’affût. Se fondre dans la forêt, ne faire qu’un avec elle, attentif au moindre bruit, surprendre le vol d’un oiseau, déchiffrer les traces dans les futaies, se représenter mentalement le chemin emprunté par les animaux pour déterminer quel sera le meilleur poste, le meilleur angle de tir. Tout l’enseignement de son père pouvait se résumer ainsi : un chien d’arrêt bien dressé, une arme efficace, point barre. Casela est un esthète du canon, un puriste de la mort, pas un viandard. Contempler ces armées foutraques et avinées qui envahissent les forêts en automne lui file la nausée. Pas étonnant que ces branques prélèvent des randonneurs au lieu du gibier. Pourtant, du temps où il était conducteur de chiens dans les chasses présidentielles, Casela s’en est occupé, de ces apprentis chasseurs, Parisiens friqués imbibés de margaux, attifés de chapeaux à plumes dans leur Range Rover, tout juste bons à dégommer les canards affolés, lâchés au bord des étangs. Aujourd’hui, Casela possède son propre domaine, organise ses propres chasses, avec ses règles, et même s’il lui arrive encore d’accueillir des clients novices en la matière, il se refuse à toute boucherie. « Pour ça, il y a les pigeons d’argile », a-t-il rétorqué l’autre jour à cet avocat rougeaud se plaignant de ne jamais tirer. Que ces cons retournent à leurs jeux vidéo, ici, c’est la vraie vie, la vraie mort.
Casela cueille une branche de chêne, les honneurs faits à l’animal prélevé requièrent un arbre noble. Dans un geste répété plus de mille fois, le chasseur dépose la brisée près de la dépouille du sanglier qu’il vient de tuer. Les honneurs, c’est un peu la cérémonie du thé du chasseur, il y a des codes précis, on ne fait pas n’importe quoi. Casela n’est pas le genre de type à se bourrer la gueule en arborant une branche de bouleau à sa boutonnière après avoir massacré un marcassin malade. Pour lui, les honneurs, c’est important. Il n’a jamais foutu les pieds dans une église, mais la forêt est son temple, la nature, sa déesse qu’il honore chaque jour avec dévotion.
La bête repose sur le flanc droit. Cent cinquante kilos environ, belle pièce. Le genre de cochon capable de stopper une berline en pleine course sur une départementale. C’est sur un animal de ce calibre que le fils Toussaint s’est écrasé l’an dernier. Le gamin est mort sur le coup, décapité par un morceau de pare-brise. Mimil, un des pompiers appelés en renfort pour ramasser les morceaux, avait raconté à tout le village que le cochon soufflait encore dans le fossé, même pas mort. À ses pieds, Casela jette un coup d’œil à sa chienne qui lape le sang du sanglier, flaque carmin vaguement absorbée par le sol moussu couvert d’épines.
Le son du cor, au loin. Alain, son associé traqueur avec qui il bosse depuis vingt ans, lui indique que leur client du jour a tiré quelque chose. Le type qu’ils reçoivent est un politicard propre sur lui, le genre sénateur-chasseur, bon vivant le week-end, salade bio la semaine. L’homme est venu accompagné de son épouse, une grande brune bêcheuse qui l’a à peine regardé, lui le rustre, lui le campagnard. Étrangement, ils ont jugé bon d’emmener leur fils, un gamin diaphane de douze ans à qui le père souhaite donner une leçon de virilisme. Casela n’a pas voulu que le gosse les suive pendant l’action de chasse, mais le type a insisté lourdement, avec une pointe de condescendance. Casela l’a entendu claironner à son mouflet des « tu vas voir, c’est comme ça qu’on faisait pour manger autrefois », et des « ça va te reconnecter à la réalité. » Un ramassis de conneries.
Casela pense : le rond-de-cuir veut se reconnecter, il va être servi.
Alain attend son patron au pied du mirador en bois érigé le long du champ. Où qu’on aille dans le coin, on se heurte au même décor bocager, cultures et prairies, talus, courtes haies balisant des parcelles de forêts hérissées de miradors discrets. Le vieux traqueur esquisse un sourire en voyant arriver Casela, la mine butée. Ces deux-là n’ont plus besoin de parler pour se comprendre.
— Le cochon s’est planqué dans le champ pour crever.
— Il l’a touché où ? s’enquiert Casela.
— Au flanc, un tir merdique. Je t’attendais parce que « Monsieur » veut pas m’écouter. Il veut faire un ferme avec le gosse. Je lui ai dit que ça pouvait être dangereux c’t’affaire. Un cochon blessé dans les maïs, ça peut t’éventrer un chien comme un rien, et même un bonhomme. Mais lui il dit qu’il s’en fout, il veut y aller avec le petit pour lui montrer comment que c’est.
En lisière des cultures, Casela détaille les silhouettes du client et de son fils, pataugeant dans les ronciers. Son ouïe aiguisée perçoit des bribes de leur conversation. L’homme dégoise sur la mise à mort de l’animal, dit que c’est important, parle de respect et d’autres choses.
Casela donne une caresse à sa chienne et lui sourit. Cet animal est sans doute la seule créature au monde à l’avoir vu sourire.
— Pas bouger, Fanette.
Le limier se couche au pied du mirador. Lorsque le politicard aperçoit Casela avec son fusil, il l’interpelle comme un vieux pote :
— Il est là-dedans, claironne-t-il d’une voix pateline.
L’homme indique du doigt un passage entre les longues tiges vertes, tachées de sang.
— Je disais à votre collègue que j’allais le finir avec le petit, mais il refuse. C’est ridicule de laisser cette pauvre bête souffrir plus longtemps. Je vais m’en charger, Eden veut voir comment se passe la mise à mort, hein Eden ?
Le môme hoche la tête en tremblant un peu. Ses yeux sont sans appel, le petit donnerait tout pour fuir au lieu d’assister au massacre. La « mise à mort » ? Le père du gamin se croit dans une putain de corrida.
Le politicard fait monter une balle dans la chambre de sa carabine, d’un air qu’il souhaiterait déterminé, viril, tel un trappeur canadien de la fin du XIXe. Casela attrape d’une main de fer le canon de l’arme, le rabaisse violemment vers le sol.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— Déchargez votre arme tout de suite, grogne-t-il à l’adresse de l’apprenti chasseur.
— Je ne comprends pas, je croyais que…
— Tout de suite, j’ai dit, assène-t-il en fixant le client médusé par son attitude.
L’homme obtempère, esquisse un sourire gêné à son rejeton pour sauver la face, un sourire qui veut dire, « Ne t’inquiète pas mon petit, ces rustauds sont des cons qui n’ont aucune manière ».
Casela reprend :
— Vous voyez le hameau, là-bas ?
— ...
— Il y a trois familles qui y vivent, et juste derrière passe une route départementale. Les munitions que vous tirez sont mortelles à deux kilomètres au moins.
Sans laisser le temps au type de répondre, Casela sort de son fourreau une dague en acier de 30 centimètres, pourvue d’un manche en corne couleur tabac et d’un arrêtoir. L’arme blanche effectue un demi-salto dans sa main droite.
— Tenez, dit-il, en tenant fermement la lame. Vous allez servir à la dague.
— Servir ?
— C’est le terme approprié. Vous allez abréger les souffrances de l’animal que vous avez blessé. Vous allez lui rendre service
