Une affaire parfaitement sordide
L'intrépide Beatrice Steele troque sa campagne natale pour Londres, afin de vivre son rêve et mener des enquêtes. Malgré les réticences de sa mère, elle fonde avec l'inspecteur Drake une agence de détectives, DS Investigations. Mais rien ne se passe comme prévu : les affaires vont mal - l'agence est éclipsée par leur principal concurrent, le charmant sir Huxley -, quand la mère de Beatrice ne cesse de lui rappeler de trouver un riche mari au plus vite.
Tout bascule lorsqu'une série de meurtres plonge Beatrice et Drake au coeur d'un scandale opposant bourgeois et artistes, semant la peur et le chaos dans leur quartier. Ils suivent alors la piste à travers des bals chatoyants, des boutiques mystérieuses et des coulisses de théâtre... Parviendront-ils à faire tomber les masques avant qu'il ne soit trop tard ?
Entre satire sociale, intrigues rocambolesques et humour mordant, Julia Seales nous livre une nouvelle aventure irrésistible de Beatrice Steele.
Extrait
Walter Shrewsbury n’avait jamais aimé la musique ; il n’en voyait pas l’intérêt. Avec les grincements de leurs harpes, les femmes gâchaient des dîners par ailleurs très agréables. Elles étaient censées créer une musique d’ambiance, pas monopoliser l’attention avec leurs absurdités expérimentales. En plein repas, un glissando strident venait interrompre un moment précieux entre l’homme et son concombre braisé.
Ce soir, c’était tout simplement insoutenable pour M. Shrewsbury, qui préféra se retirer au salon en claquant la porte derrière lui pour étouffer la mélodie qui provenait de la salle à manger.
Ces derniers temps, les dames de Londres semblaient de plus en plus hardies. Elles jouaient des morceaux de leur propre choix, au lieu de s’en tenir aux requêtes de leurs époux. Des morceaux aux accents douceâtres qui exaltaient les sentiments, si l’on était du genre à se laisser émouvoir par la musique. En outre, les femmes arboraient des accoutrements étranges, qu’elles préféraient confortables qu’au goût des hommes. Pis encore, ce soir-là, une femme avait lancé une blague – aux dépens de Walter. Il avait pris congé dès qu’on la lui avait expliquée.
Abattu, il s’avachit dans un fauteuil et pensa avec nostalgie aux légumes qu’il avait abandonnés dans son assiette. Il n’était pas naïf ; il avait conscience du danger de l’art, de ce concept ridicule d’« expression personnelle ». De là découlait cette terrible évolution des mœurs. Il donnait la parole à tout un chacun, il faisait croire à n’importe qui qu’il avait le pouvoir d’initier le changement. Gentleman fortuné, Walter Shrewsbury n’y était pas favorable. Le changement lui profitait autant qu’une symphonie, c’est-à-dire pas du tout.
Il plongea la main dans sa poche et en sortit une lettre. Elle lui avait été livrée quelques semaines plus tôt, un mot sordide qui accentuait son malaise. Walter déplia la feuille et la relut :
Avouez, ou vous mourrez. À vous de voir.
Au cas où le message n’était pas assez clair, l’auteur anonyme avait ajouté un dessin en dessous : un papillon de nuit, avec une épingle enfoncée dans le thorax.
Walter réduisit le papier en boule et le jeta par terre. Hors de question de se laisser intimider. Personne ne se moquerait de lui. Personne ne l’obligerait à écouter de la musique ravivant émotions, souvenirs et amours déçues jusqu’à en avoir les lèvres qui tremblent alors qu’il s’était juré de les garder serrées. Quel que soit le changement initié, il y couperait court, comme il avait un jour coupé court au concert d’un orchestre beaucoup trop long : à force de menaces, de cris, voire de violons fracassés s’il le fallait.
La porte grinça et Walter se retourna d’un bond.
— Est-ce trop demander d’avoir rien que cinq minutes de paix…, rugit-il avant de s’interrompre. Oh, c’est toi. Il faut qu’on parle. Va chercher le porto…
Il se leva mais retomba aussitôt en arrière lorsqu’il reçut le premier coup. Walter Shrewsbury leva la main vers son nez en sang.
— Qu’est-ce qui te prend ?
Mais avant qu’il ne comprenne ce qu’il se passait, l’intrus le frappa à nouveau, encore et encore. Enfin, il lui planta un couteau dans la poitrine.
La dernière chose que Walter Shrewsbury entendit avant de rendre son dernier souffle fut le trémolo lointain de la harpe, au moment où la porte se rouvrit sur l’individu qui prenait la fuite.
Il n’entendrait plus jamais rien d’autre, pas même le cri que poussa plus tard la domestique en découvrant le cadavre affalé sur le fauteuil, au milieu d’une mare de sang.
— Un meurtre ! hurla-t-elle. Un meurtre à la Rose
