La plupart des hommes
Gien. Ville grise à l'horizon bouché qui ne s'ouvre que sur le fleuve de la Loire. C'est ici que Kad et son ami d'enfance Gabriel ont grandi. Le premier y est resté. Le deuxième en est parti. Mais quand Juliette, la soeur de Gabriel, est retrouvée inconsciente dans le camion de Kad, le corps tuméfié, leur vie bascule...
Chargée de l'enquête, Karine, jeune gendarme débarquée de Lille, se heurte à des habitants suspicieux et murés dans le silence. Ici, la vérité semble coulée dans le métal de la fonderie de Bertrand Morin, le père tyrannique de Gabriel et Juliette.
Entre rejets toxiques dans le fleuve, travailleurs sans papiers et secrets de famille, ce roman nous embarque sur les bords de Loire poisseux, chez ceux qui tentent par tous les moyens d'échapper à leur destin.
Extrait
Prologue
Le réveil de 5 heures carillonne dans la chambre exiguë. Le son métallique de l’alarme se répercute contre les murs en plâtre, domine la rumeur de la rivière qui jouxte l’habitation, un ancien moulin rénové en appartements. Dressé sur son perchoir, Ousmane distingue les pieds osseux de son colocataire étendu sur la couchette inférieure. Avec ses deux mètres, Demba a pris l’habitude de dormir dans des positions dignes d’un fakir. Les mois précédents, avant les contractures, les brûlures sur les bras et les douleurs dans le dos, le jeune homme se réveillait une heure plus tôt pour faire sa prière du matin. Ousmane l’observait du coin de l’œil en maugréant.
« Debout, Demba ! » intime-t-il.
Pas de réaction, si ce n’est le vague soupir d’un corps fatigué.
Ousmane se lève et fait son lit, il prépare le café dans une casserole posée sur un réchaud de camping. Le froid s’insinue dans sa chair, innerve son corps empesé de sommeil.
Dans une demi-heure, le bus passera les prendre pour les mener à la fonderie.
Ousmane ouvre la fenêtre, un ciel noir gorgé de pourpre écrase le monde.
Il observe la petite ville pleine du chant des oiseaux, imagine ses habitants taciturnes croisés au supermarché depuis trois mois. Trois mois à se frôler sans jamais échanger un mot, ou presque. Il ferme les yeux, laisse les gouttes d’eau marteler sa peau et pense à sa mère, ses frères, sa sœur adorée qui le prenait pour sa poupée : « Oussou, si tu ne te réveilles pas tu n’auras rien à manger ! » Et lui de faire semblant de dormir, bercé par le parfum sucré de ses tresses.
Autre vie, autre monde.
Les sept travailleurs du foyer patientent dans le froid, abrités sous la grande marquise en bois. Au loin, le minibus tache l’aurore, ses phares d’un blanc crayeux tracent un chemin lumineux dans la pénombre. Le véhicule se gare entre deux flaques de boue à quelques mètres de l’entrée. Le chauffeur n’est jamais le même, celui de ce matin est plutôt jovial comparé à ses collègues. Comparé à celui qui les chapeaute à l’usine surtout, ce grand escogriffe mutique avec son beau visage. L’habitacle empeste le tabac et la transpiration aigre, un mélange de sable et de métal aussi.
La société de construction pour laquelle ils travaillent tous à l’origine les a prêtés, comme on prête un jouet ou un outil. À toi, à moi, à tout le monde. Quantité négligeable. Leur mission consiste à bâtir un four électrique destiné à accueillir des tonnes de ferraille. Avant cela, aucun des sept n’avait mis les pieds dans une usine de métallurgie.
Ousmane a vu du pays depuis qu’il a quitté le sien il y a bientôt cinq ans. Il a fréquenté les gratte-ciel de la Défense et ses cadres en costume dans son premier boulot, un temps partiel dans le nettoyage. Il se souvient des yeux résignés qui le traversaient sans le voir, il se souvient de ce microcosme de l’aurore, des femmes de ménage et de leur arrivée nocturne pour récurer la merde et la pisse, ramasser les bouteilles de bière et les préservatifs usagés. Il songe aux mines apeurées de ses collègues chargés de nettoyer les grandes baies vitrées, perchés sur leurs drôles d’ascenseurs. Il avait loué ses services dans des hôtels particuliers, des palaces au charme désuet, vitrines d’un faste qu’il n’avait observé que sur les réseaux sociaux et les magazines.
En France, quelque quatre cent mille autres comme lui gravitaient chaque jour dans ce monde. Satellites de chair invisibles, petites mains du grand œuvre.
Puis il avait enchaîné les missions dans le bâtiment, des journées de dix-huit heures parfois. Ousmane avait porté des charges de plus de cent kilos près de l’Arc de Triomphe, arpenté les sous-sols de la Ville Lumière sur différents échafaudages. Le travail, toujours. Le soir, autour d’une tasse de thé ou de café, les habitants du foyer livraient les mêmes récits émaillés de douleurs et d’humiliations.
« Allez, on y va ! »
Un passage éclair au vestiaire et le contremaître les escorte jusqu’à la chaîne de production. Les autres travailleurs les dévisagent dans les fumées marmoréennes qui s’échappent des moules. Gueules noires, gueules fermées, anxieuses devant ces nouveaux venus susceptibles de prendre leur place. Chaque recrue est une menace.
Le bruit assourdissant des machines leur broie les tympans, à peine couverts par les casques de protection décatis que leur a donnés la directrice le premier jour.
Ousmane ne sait trop quoi penser des événements survenus ces derniers mois. Cette « rencontre », surtout. Il aimerait être optimiste, mais le mauvais sort force à la prudence et à la discrétion.
Le chantier touche à sa fin.
Les échafaudages ont tenu bon malgré la piètre qualité des matériaux. Certes, Abed s’est écrasé le pied avec un parpaing le premier jour, la blessure le fait encore boiter, mais ça n’a pas fait ralentir les cadences.
« Faut que ce soit terminé ce soir. »
L’homme qui vient d’intimer cet ordre a déjà réintégré son poste. Il s’agit du grand taiseux aux yeux vides qui les mène tel un troupeau de bœufs dociles. Ousmane serre le pendentif contre son torse, une petite chaîne en or ramené du pays. Un talisman.
Le travailleur traduit les ordres pour ses coéquipiers qui ne comprennent pas la langue. Vagues protestations, mines résignées. Pas le choix. Ils mettent les bouchées doubles, décidés à tenir les engagements et rentrer au plus tôt. Ils triment sans relâche jusqu’à une heure avancée, bien après l’arrêt des lignes de production et le départ des ouvriers. Une courte pause à midi pour manger leurs plats de riz en sauce, quelques morceaux de pain accompagnés de thé, rien de plus.
Ousmane le sait, c’est avec la fatigue que surviennent les accidents, alors il veille sur les autres. Son expérience l’a propulsé au rang de meneur même s’il n’a rien demandé.
À 20 heures, l’assemblage des dernières pièces est terminé. Reste l’échafaudage à démonter en partie, les trois ouvriers de l’usine qui sont encore avec eux ont convenu de repasser demain avec le camion pour emporter les structures jusqu’au dépôt.
Demba a le sourire. Il retournera bientôt auprès de sa sœur qui l’attend dans un logement de fortune en banlieue parisienne. Le jeune homme touchera son salaire en liquide.
Pas de contrat, pas de traces, c’est le piège qu’ils ont tous accepté.
