Je suis Pilgrim
Pilgrim est le nom de code d'un homme qui n'existe pas. Autrefois il dirigeait un service de surveillance interne regroupant l'ensemble des agences de renseignement américaines. Avant de prendre une retraite dans l'anonymat le plus total, il a écrit le livre de référence sur la criminologie et la médecine légale. Une jeune femme assassinée dans un hôtel de seconde zone de Manhattan. Un père décapité en public sous le soleil cuisant d'Arabie saoudite. Un homme énucléé vivant devant un laboratoire de recherche syrien ultrasecret. Des restes humains encore fumants trouvés dans les montagnes de l'Hindu Kush. Un complot visant à commettre un effroyable crime contre l'humanité. Et un fil rouge qui relie tous ces événements, avec un homme résolu à le suivre jusqu'au bout.
Extrait
Il y a des endroits dont je me souviendrai toute ma vie : la place Rouge balayée par le souffle d’un vent brûlant ; la chambre de ma mère du mauvais côté de 8-Mile Road1 ; le parc d’une riche famille d’accueil, si grand qu’on n’en voyait pas le bout ; un ensemble de ruines, le Théâtre de la Mort, où un homme m’attendait pour me tuer.
Mais aucun n’est aussi profondément gravé dans ma mémoire que cette chambre à New York, dans un immeuble sans ascenseur : rideaux élimés, meubles cheap, table couverte de crystal et autres drogues festives. Par terre, près du lit, un sac, un slip noir pas plus épais que du fil dentaire, et une paire de Jimmy Choo taille 38. Pas plus que leur propriétaire elles n’ont leur place ici. Elle est nue dans la salle de bains, la gorge tranchée, flottant sur le ventre dans une baignoire remplie d’acide sulfurique, l’élément actif d’un déboucheur d’évier qu’on trouve dans n’importe quel supermarché.
Des dizaines de bouteilles vides de DrainBomb – le déboucheur – gisent un peu partout sur le sol. J’en ramasse quelques-unes, discrètement. Les étiquettes de prix sont encore en place ; pour éloigner les soupçons, celui qui l’a tuée les a achetées dans vingt magasins différents. Je dis toujours qu’une bonne préméditation force l’admiration.
L’endroit est sens dessus dessous, le bruit assourdissant : les radios de police qui beuglent, les assistants du légiste qui demandent des renforts, une Hispanique qui sanglote. Même quand la victime est absolument seule au monde, on dirait qu’il y a toujours quelqu’un pour pleurer devant pareil spectacle.
La jeune femme dans la baignoire est méconnaissable ; les trois jours passés dans l’acide ont totalement effacé ses traits. C’était le but, je suppose. Celui qui l’a tuée a aussi placé des annuaires téléphoniques sur ses mains pour les maintenir sous la surface. L’acide a dissout ses empreintes digitales, mais aussi toute la structure métacarpienne sous-jacente.
À moins d’un gros coup de veine avec les empreintes dentaires, les gars de la médecine légale du NYPD vont avoir un mal fou à mettre un nom sur ce corps.
Dans des endroits comme celui-ci, où on a le sentiment que l’enfer est encore accroché aux murs, il vous vient parfois de drôles d’idées. Cette jeune femme sans visage me fait penser à une vieille chanson de Lennon / McCartney – Eleanor Rigby, qui gardait son visage dans un pot à côté de la porte. Pour moi, la victime s’appellera désormais Eleanor. L’équipe de la scène de crime est loin d’avoir fini son boulot, mais nul ne doute, sur place, qu’Eleanor a été tuée au cours de l’acte sexuel – le matelas dépassant à moitié du sommier, les draps froissés, une giclée brune de sang artériel décomposé sur la table de chevet. Les plus tordus pensent qu’il l’a égorgée alors qu’il était encore en elle. Le pire, c’est qu’ils ont peut-être raison. Quelle que soit la façon dont elle est morte, que les optimistes, s’il s’en trouve, se rassurent : elle ne s’est pas rendu compte de ce qui lui arrivait – jusqu’au tout dernier moment, en tout cas.
Le meth – ou crystal – y aura veillé. Ce truc-là vous excite tellement, vous rend si euphorique quand il atteint le cerveau que vous ne voyez rien venir. Sous son emprise, la seule pensée cohérente qui puisse vous traverser l’esprit est de vous trouver un partenaire et de vous envoyer en l’air.
À côté du papier d’alu ayant contenu le meth, j’aperçois un de ces petits flacons de shampoing qu’on trouve dans les salles de bains d’hôtel. Sans étiquette, il renferme un liquide clair – du GHB, j’imagine. Très recherché ces temps-ci dans les recoins les plus sombres du Web : à fortes doses, ça remplace le rohypnol, la meilleure drogue du violeur en ce moment. La plupart des événements musicaux en sont inondés. Les habitués des boîtes de nuit s’en envoient une petite capsule pour couper le meth et atténuer le risque de paranoïa. Mais le GHB a lui aussi ses effets secondaires : une perte d’inhibitions et un plaisir sexuel plus intense. Easy Lay2, c’est un des noms qu’on lui donne dans la rue. Après s’être débarrassée de ses Jimmy Choo et de sa minuscule jupe noire, Eleanor devait être un véritable feu d’artifice un jour de fête nationale.
Glissant au milieu de tous ces gens – inconnu de la plupart d’entre eux, étranger, avec ma veste coûteuse jetée sur l’épaule et mon lourd passé –, je m’arrête devant le lit. J’évacue les bruits et, dans ma tête, je l’imagine là, nue, le chevauchant. Une vingtaine d’années, bien foutue, je la vois en pleine action – le cocktail de drogues qui l’emporte vers un orgasme fracassant, la température qui grimpe en flèche, les seins gonflés qui retombent, le cœur qui s’emballe sous les assauts du désir et des molécules chimiques, le souffle haletant, la langue humide qui cherche son chemin, dardée en quête de celle de son partenaire. Le sexe aujourd’hui, c’est pas pour les petites natures.
La lumière fluorescente des enseignes de bars alignés de l’autre côté de la rue devait tomber sur les mèches blondes de sa coiffure très tendance et se refléter sur une montre de plongée Panerai. D’accord, c’est une fausse, mais elle est bien imitée. Je connais cette femme. Nous la connaissons tous – ce genre-là, tout au moins.


