Les patients du docteur Garcia

Auteur : Almudena Grandes
Editeur : JC Lattès
Sélection Rue des Livres

Après la victoire de Franco, le docteur Guillermo García Medina continue de vivre à Madrid sous une fausse identité. Les papiers qui lui ont permis d’éviter le peloton d’exécution lui ont été fournis par son meilleur ami, Manuel Arroyo Benítez, un diplomate républicain à qui il a sauvé la vie en 1937.
En septembre 1946, Manuel revient d’exil avec une dangereuse mission : infiltrer une organisation clandestine d’évasion de criminels nazis, dirigée depuis le quartier d’Argüelles par Clara Stauffer, qui est à la fois allemande et espagnole, nazie et phalangiste.
Alors que le docteur García se laisse recruter par Manuel, le nom d’un autre Espagnol croise le destin des deux amis. Adrián Gallardo Ortega, qui a eu son heure de gloire comme boxeur professionnel avant de s’enrôler dans la División Azul, survit péniblement en Allemagne. Ce dernier ne sait pas encore que quelqu’un souhaite prendre son identité pour fuir dans l’Argentine de Perón.

Traduit de l'espagnol par Anne Plantagenet
Parution : Janvier 2020
800 pages
ISBN : 978-2-7096-6253-6
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Extrait

MADRID, 30 MARS 1947

Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité.
— Eh bien…, fit la concierge en sortant de sa loge pour m’examiner des pieds à la tête. Qu’étrennez-vous aujourd’hui, don Rafael ?
— Rien, Benigna. Les temps ne sont pas aux étrennes.
— À qui le dites-vous, mais… (Elle fouilla dans son tablier et me tendit un tout petit pompon tressé avec des bouts de feuille de palmier.) Vous accepterez bien ceci, n’est-ce pas ? Comme ça, au moins, vous ne vous retrouverez pas manchot.
« Dimanche des Rameaux, celui qui n’étrenne rien n’a pas de mains1. » Après deux années de sécheresse, tant d’éclatantes journées ensoleillées, de ciels bleus limpides, la matinée annonçait plus de tristesse que de pluie. Il faisait froid. Les enfants qui avaient respecté la tradition marchaient recroquevillés, grelottant dans leurs chaussettes de printemps en coton. Leurs jupes légères ou leurs culottes courtes semblaient les arracher à l’hiver où se mouvaient encore les adultes, avec leurs manteaux, leurs chapeaux, et leurs gants, auxquels s’accrochaient les petits. Pour atténuer leur malheur, ils tenaient dans leur main libre des palmes tressées avec des fleurs, des pompons et des rubans de toutes les couleurs, semblables au modèle miniature que Benigna avait fourré dans la poche de ma veste. Les enfants plus pauvres, habillés plus chaudement car ils n’avaient rien à étrenner, les regardaient avec envie.
J’entrai dans un bar Plaza de las Salesas, presque vide entre deux messes. Je commandai un café et m’assis, tournant le dos au serveur, pour surveiller la porte de l’église de Santa Bárbara à travers la vitrine sur laquelle étaient peintes des lettres blanches. Ainsi, entre les deux moitiés d’une annonce qui promettait les meilleurs sandwichs aux calamars de Madrid, je vis sortir la procession. Une escorte d’enfants de chœur, armés de grands rameaux dorés ou de petits encensoirs en métal, entourait une demi-douzaine de prêtres vêtus de chasubles brodées, dont les couleurs établissaient une hiérarchie que je n’étais pas capable d’interpréter. Tandis qu’ils descendaient lentement le perron, d’un pas solennel, suivis par les fidèles agglutinés derrière eux, je payai mon café et traversai la place. Quand j’arrivai à la grille, le saint sacrement n’avait pas encore atteint la rue.
Il y avait tant de gens, de rameaux, de manteaux, et tant de femmes de tous les âges la tête couverte, que je craignis de ne pas la reconnaître. Et soudain je la vis, blonde comme elle ne l’avait pas été depuis ses douze ans, les cheveux encore plus blonds qu’à l’époque où elle laissait dans son sillage une odeur intense de camomille, la première de ses caractéristiques qui m’impressionna. Sinon, elle n’avait pas beaucoup changé. À mesure qu’elle approchait, je constatai qu’elle était toujours aussi jolie – davantage de loin que de près, comme avant. Malgré les années et l’absence d’un homme à ses côtés, elle s’habillait encore avec soin, arborant son corps superbe dans une veste trop cintrée pour les normes du franquisme, et ses traits provocants de paysanne, larges et sensuels, que son élégance n’avait jamais réussi à effacer. Le délicat feston en dentelle noire, ancienne, du voile qui encadrait son visage l’avantageait, accentuant le contraste entre ses sourcils sombres et ses cheveux blonds, une audace suspecte, d’entraîneuse de cabaret, que la plupart des femmes de sa classe sociale ne se seraient pas permise. Mais Amparo Priego Martínez n’était pas une femme comme les autres, et son culot me bouleversait plus que je ne l’aurais cru. Nous avions vécu ensemble trop de choses, trop longtemps, pour que je puisse sortir indemne de ces retrouvailles. Pour cette raison, je ne pris pas le risque de regarder l’enfant qu’elle tenait par la main.
Je la laissai passer, comme s’il pouvait être plus facile pour moi de l’aborder par-derrière, et je m’aperçus qu’elle n’était pas allée seule à la messe. Deux femmes et d’autres enfants l’accompagnaient. Je n’aurais pas pu rêver un cortège plus inoffensif, mais cela suffit pour me faire flancher. Pendant un instant, je me demandai ce que je faisais là et songeai à renoncer, à faire demi-tour et à rentrer chez moi. Ce moment de faiblesse dura seulement quelques secondes. Je me frayai un passage parmi les manteaux et les foulards, arrivai à sa hauteur et l’attrapai par le coude.
— Bonjour.
Je n’ajoutai rien de plus, ce n’était pas la peine. Ce mot transforma radicalement son visage à la santé éclatante, aux bonnes joues rouges, dont je l’avais si souvent entendue se plaindre. Si elle avait pu se contempler à cette minute dans un miroir, elle aurait vu une version d’elle-même qui lui aurait davantage plu : une peau pâle comme un masque de cire, tendue et soudain délicate, fragile, un léger tremblement de ses lèvres, l’éclat humide de ses yeux grands ouverts.
— Guillermo…, susurra-t-elle. (Elle regarda à droite et à gauche pour s’assurer que ses amies continuaient de chanter avec cette voix stridente de fausset que les bigotes espagnoles associaient à la dévotion.) Que fais-tu là ?
— À ton avis ? Comme toi…, répondis-je en prenant le ton de la conversation. (Elles tournèrent la tête pour m’examiner, puis s’avancèrent un peu, toujours en chantant.) Je célèbre le jour du Seigneur.
Ce commentaire la fit sourire malgré elle et la rassura suffisamment pour l’encourager à reprendre la marche. Je me plaçai à sa gauche comme si j’avais juste l’intention de fêter le dimanche des Rameaux à ses côtés, et pendant quelques secondes je respirai en silence son odeur, mélange parfait de parfum et de sueur qui excita bien plus que mon odorat. Je fermai les yeux et il me parut faux d’être là, si près d’Amparo, observant entre elle et moi la distance de sécurité propre aux inconnus. Elle se chargea aussitôt de lever tout malentendu.
— Va-t’en, murmura-t-elle tandis que je l’observais sans pouvoir croiser son regard qui fixait le sommet doré de l’ostensoir ouvrant la procession. Va-t’en tout de suite.
— À l’instant même, chuchotai-je. Je suis juste venu pour prendre rendez-vous avec toi. Il faut qu’on parle.
— Je ne crois pas.
— Tu te trompes. Tu as tout intérêt à parler avec moi, et je suis très sérieux. (Elle finit par se tourner vers moi.) Je sais que tu vis toujours dans le quartier de Salamanca, au 45 rue Ayala. Demain après-midi, ça te va ? Je serai là vers 18 heures.
Elle n’eut pas le temps de refuser, ni d’accepter. Avant qu’elle puisse ouvrir la bouche, je sentis qu’on tirait sur la manche de mon manteau.
— Monsieur ! dit une fillette blonde comme les blés, d’environ cinq ans, habillée et coiffée comme une poupée. (Elle ressemblait tellement à Amparo quand elle était petite que je crus que c’était sa fille.) Monsieur ! insista-t-elle avec tant d’énergie que toutes les anglaises de sa chevelure bougèrent en même temps. C’est très joli ce que vous portez, là. Vous me le donnez ?
— Asun ! intervint Amparo, et je sentis son corps se ramollir, sa tension s’échapper dans le soupir qui précéda son reproche excessif : Combien de fois faut-il te répéter qu’on ne réclame pas ? Je le dirai à ta maman.
Je me souvenais à présent que la sœur aînée d’Amparo s’appelait Asunción. La petite, sans doute sa fille, haussa les épaules et continua de tendre la main vers moi, avec tant d’aplomb que j’éclatai de rire. Et tandis que je lui tendais avec précaution le cadeau de Benigna, la petite tête brune de l’enfant que j’avais délibérément ignoré pendant le trajet apparut de l’autre côté du corps de sa mère.
— Tu le veux aussi ? m’enquis-je en m’efforçant de ne pas le regarder alors qu’il acquiesçait vivement. Tiens, pour toi, Asun, parce que toi…, ajoutai-je, sentant mon cœur bondir dans ma poitrine quand je me tournai vers lui. Tu es trop grand pour ce genre de choses, non ? À huit ans…
— Comment savez-vous que j’ai huit ans ?
Grand pour son âge, mince, il avait un long visage, des cheveux noirs, épais, et promettait de devenir un homme aux sourcils fournis, au nez droit, assez long pour porter des lunettes qui corrigeraient une myopie précoce : en résumé, très peu ressemblant à la seule branche de sa famille qu’il connaissait.
— Parce que je suis très intelligent, plaisantai-je et, comme s’il voulait contredire mes prédictions, il eut le même sourire que sa mère. Je sais que ton anniversaire est en septembre, que tu vis rue Ayala, que tu es le fils d’Amparo, et je sais…
Je la connaissais si bien que je n’eus pas besoin de la regarder pour sentir sa peur et deviner qu’elle avait de nouveau pâli. J’anticipai sa précipitation et sa maladresse, l’empressement avec lequel elle m’interrompit alors que je m’apprêtais à ajouter, seulement, que je savais que son fils aimait jouer au foot parce qu’il avait des croûtes aux genoux. Ce qu’en revanche je n’aurais pas pu prévoir fut les mots qu’elle me glissa à l’oreille tandis qu’elle enfonçait ses ongles si fort dans mon bras qu’elle me fit mal.
— Il ne s’appelle plus Guillermo.
Cette phrase, elle aussi, me fit mal. J’avais rempli ma mission et je n’avais pas besoin de rester là une minute de plus, mais il me restait quelque chose à faire. Avant de partir, je donnai le pompon à la fillette, agitai la main pour dire au revoir au garçon, et approchai mes lèvres de l’oreille de sa mère.
— Moi non plus.
Je fis quelques pas puis me retournai et constatai qu’Amparo continuait de me regarder, aussi immobile qu’un poteau autour duquel défilaient deux torrents de fidèles, rameaux à la main. Alors le soleil apparut. Cela aurait pu être une belle image pour un adieu, mais je ne pouvais pas encore me le permettre.
Le dernier dimanche du mois de mars 1947, je partis à la recherche d’une femme qui connaissait ma véritable identité. Amparo savait que je ne m’appelais pas Rafael Cuesta Sánchez, mais Guillermo García Medina. Et que j’étais médecin, même si je n’avais plus de statut officiel et travaillais dans une agence de transports.
Elle ignorait, en revanche, que j’étais allé la trouver pour venir en aide à Manuel Arroyo Benítez, un de mes amis qui avait pris l’identité d’Adrián Gallardo Ortega afin d’infiltrer une organisation de fugitifs nazis et d’émigrer en Argentine comme un des leurs.
Pendant ce temps, le vrai Adrián Gallardo faisait la manche à Berlin, et quand il était contrôlé par une patrouille, il montrait les papiers d’un certain Alfonso Navarro López.
Mon histoire est celle de trois imposteurs.

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