Courir l'escargot
Fascinée par un animal dont la lenteur défie notre époque, Lauren Bastide part sur ses traces. Elle laisse l'escargot questionner nos vies trop rapides, notre monde en ébullition. Car le gastéropode, vieux de 600 millions d'années, a des choses à nous apprendre... Dans ce journal d'écriture poétique et étincelant, il devient le guide d'un voyage dans la mémoire, symbole de résilience et de guérison des traumatismes. Ne dit-on pas de l'escargot qu'il a le pouvoir de glisser sans blessure sur le tranchant d'une lame ?
Extrait
Les arrondissements parisiens forment un escargot. Damien et Léo vivent dans un coin du 20e arrondissement que je ne connais pas. Dans le taxi, j’ai une idée : je vais écrire un livre pour dire que je n’ai pas le temps d’écrire un livre sur l’escargot. La voiture s’arrête, le chauffeur se tourne vers moi : vous êtes arrivée, madame. Damien et Léo habitent au-dessus d’un bar qui s’appelle L’Escargot. On parle pendant le dîner des synchronicités. Je dis qu’il faut se méfier des synchronicités, ça peut rendre zinzin. Ils me recommandent de lire Jung à ce sujet. Je ne crois pas que j’aurai le temps.
Je sors du dîner, j’ai un message vocal de mon amie Fleur qui me dit qu’elle va se glisser sous sa couverture lestée. Tout à l’heure, Léo racontait que quand il se glissait dans son lit le soir, il ressentait un tel soulagement qu’il ne pouvait pas s’empêcher de pousser des petits cris de satisfaction. C’est le seul endroit où il se sent en sécurité. Léo est traumatisé.
Je me demande ce que ressent l’escargot quand il se glisse dans sa coquille, parfaite adhérence de la paroi au corps.
Quand j’ai eu envie d’écrire un livre sur l’escargot, j’étais en dépression. Si j’ai le temps, il faudrait que je décrive ce moment dans un restaurant place du Châtelet, où Isabelle m’a demandé si j’avais un animal fétiche sur lequel je me sentais capable d’écrire un petit livre d’environ cent mille signes. J’ai répondu : oui bien sûr, l’escargot. Comme si c’était en moi depuis toujours, alors que je venais d’avoir l’idée, alors que c’était en moi depuis toujours.
Isabelle m’a dit que j’avais six mois pour écrire ce livre, sur le moment cela m’a semblé une éternité. Six mois ont passé, je n’ai pas eu le temps.
Un hiver, j’étais à Genève et des gens sur Internet disaient des choses horribles sur moi. J’avais peur de tout. Je ne dormais plus. Je mangeais soit pas soit trop. Je pleurais beaucoup. Faute de couverture lestée, je me suis fait tatouer. Ce tatouage est sur mon avant-bras droit. J’ai écrit de ma main, en lettres capitales, le mot RALENTIS, avec un petit cœur à côté. La tatoueuse a retranscrit mon écriture sur la peau, ça fait comme un mémo. Je n’ai qu’à baisser les yeux pour le voir. Je me sentais merdique et je me suis intimé de ralentir. Et ça a marché. Je me suis sentie mieux après.
Ralentir quoi ? La cadence de travail ? Le temps de réaction ? Le débit des pensées ? De la parole ? Quand j’étais petite, je bégayais. J’avais honte de ma façon de parler. Et j’avais tout le temps envie de parler. Ça butait. Surtout sur certains mots, comme « cassette ». À l’époque, celle des magnétoscopes, on avait souvent besoin de dire « cassette ». La bande de la cassette s’enroulait comme deux escargots se dévidant l’un dans l’autre.
