L'année de la sauterelle
Pour un agent de la CIA envoyé sur le terrain, les frontières n’ont plus d’importance. L’objectif est de s’infiltrer, d’accomplir sa mission et de quitter la zone par tous les moyens.
Mais dans certaines régions hostiles, aux confins du Pakistan, de l’Iran et de l’Afghanistan, la violence est la seule voie pour survivre.
Et lorsque l’exfiltration d’une source cruciale conduit cet agent à croiser la route d’un terroriste qu’on disait mort, c’est la sécurité de tout l’Occident qui est menacée.
Extrait
Je suis allé tuer un homme, un jour. En d’autres temps, quand j’étais plus jeune, pour mon travail, j’ai sillonné les ruelles de Tokyo éclairées au néon, regardé le soleil se lever sur la mosquée des Neuf Dômes et attendu sur le front de mer de la vieille ville d’Istanbul pendant qu’une femme pleurait toutes les larmes de son corps.
Cette fois, je me trouvais loin à l’est, là où la mer Égée se jette dans la Méditerranée et où le soleil turc cogne sur un chapelet d’îles minuscules. La plus petite d’entre elles était aussi la plus isolée. Les vagues venaient se briser contre l’épave d’un cargo échoué sur un récif, des courants dangereux tourbillonnaient dans des criques, et un village de pêcheurs, dont les embarcations en bois avaient disparu depuis longtemps, n’était désormais plus que ruines.
J’y débarquais à la fin du printemps, déposé à terre par le capitaine égyptien d’un bateau à vapeur qui avait eu la sagesse de ne pas poser trop de questions. Je me souviens encore de la brise sur mon visage et de l’odeur enivrante des aiguilles de pin alors que je me déplaçais dans une forêt silencieuse ; comme pendant la plus grande partie de ma vie professionnelle, je restais dans l’ombre.
Ma cible ce jour-là était un homme sans doute courageux, censé être un Allemand de Nuremberg – cette vieille ville si belle, chargée d’une histoire si sombre –, et lorsque je l’ai surpris dans la cuisine de sa villa isolée, nous avons su tous les deux que si j’avais parcouru une si longue distance, dans l’espace et dans le temps, ce ne pouvait être que pour un rendez-vous mortel.
À l’époque, je faisais partie de l’Agence, sous le nom de code Kane, et cinq ans plus tôt l’Allemand avait été une source de confiance des services de renseignement américains à Téhéran. Ce que personne ne savait, mais qu’on a vite découvert, c’est qu’il travaillait secrètement comme contractuel pour les Russes. Il semblerait que de nos jours on ait tendance à tout sous-traiter, même l’espionnage.
Par un paisible lundi soir, il était allé prendre un repas tardif au bistrot de l’Espinas Palace, un hôtel de luxe de Téhéran, et dans les toilettes avait livré les noms de dix de nos sources iraniennes les plus précieuses à un représentant de la Centrale moscovite. Dans le monde du renseignement, il est bien connu que les services russes et iraniens travaillent main dans la main depuis des années, si bien que la liste atterrissait forcément à la PAVA, la brutale police secrète iranienne. Notre réseau – bâti durant de nombreuses années avec un coût énorme en vies humaines et en dollars et, plus important encore, porte dérobée irremplaçable pour suivre le programme nucléaire iranien – fut par conséquent anéanti en l’espace de quelques heures. Même pour la CIA, une organisation qui avait connu son lot d’échecs, celui-là fut classé au rang de désastre complet.
Les conséquences pour les huit hommes et les deux femmes démasqués à la suite de cette trahison furent bien plus dramatiques encore. Ils comparurent devant un juge lors d’un procès qui se déroula tard dans la nuit, et dès le lendemain des ouvriers transportèrent dix immenses grues de chantier sur l’une des plus grandes places de Téhéran. Si le public n’y a pas vraiment prêté attention au début, l’objectif est vite devenu clair : faire en sorte que le plus grand nombre de personnes puissent assister à l’exécution de la sentence du tribunal. Dans de nombreux pays du Moyen-Orient, il ne suffit pas que des personnes soient châtiées ; tout le monde doit en être averti.
Une fois les grues installées, leur bras horizontal fut déployé. Une corde fut attachée à l’extrémité de la flèche et quatre fourgons cellulaires noirs amenèrent les détenus sur la place. Les minutes s’écoulant en cette fin d’après-midi de printemps, chacun fut conduit dans une cage au sommet de sa grue individuelle.
Là, sous le regard de la foule rassemblée, les Gardiens de la révolution obligèrent ces hommes et ces femmes terrifiés à monter sur une petite plate-forme placée à l’extrémité de la portée de la flèche. Une pancarte identifiant chaque prisonnier comme un espion du « Grand Satan » fut accrochée à sa poitrine, puis un nœud coulant, communément appelé dans le pays la « cravate iranienne », fut passé autour de leur cou.
Grâce à une parfaite organisation, tous ceux massés sur la place avaient une vue imprenable sur les dix silhouettes qui les dominaient. Contre le ciel bleu clair, celles-ci semblaient suspendues entre ciel et terre. Compte tenu des circonstances, j’imagine que c’était exactement cela.
Un petit groupe d’hommes et de femmes proche des grues – très probablement des parents, des amis – se lamentait et priait à genoux. Ils levèrent les yeux lorsqu’un homme en uniforme de lieutenant-colonel monta sur l’un des fourgons et s’exprima en farsi à l’aide d’un mégaphone, sa voix résonnant d’un bout à l’autre de la place. Il lut le nom de chaque condamné, le chef d’accusation et la sentence.
Enfin, il abaissa ses feuilles de papier et lança d’une voix forte un mot qui signifiait « Prêt ». Aussitôt, l’un des condamnés craqua, hurla et implora Dieu de le sauver.
Comme d’habitude, du moins d’après mon expérience, cette supplique n’eut apparemment aucun effet. Selon une routine bien rodée, chaque Gardien de la révolution s’avança pour placer sa main droite sur la nuque du condamné.
Alors qu’un grand silence s’abattait sur la foule, un garçon d’environ six ans se leva et regarda fixement l’un des prisonniers – sans doute une mère ou un père –, puis il appela un nom. Une femme près de lui le tira en arrière, l’enfant se mit à pleurer, et au bout de ce qui parut une éternité, l’homme au mégaphone cria : « Allez-y ! »
Dans un même mouvement, les gardiens poussèrent les prisonniers en avant. Dix paires de pieds quittèrent les plates-formes en bois, une exclamation contenue parcourut la foule. Les parents et les amis regardèrent les chaussures et les sandales pleuvoir pendant la chute des suppliciés.
