Les éléments
D'une mère en fuite sur une île à un jeune prodige des terrains de football en passant par une chirurgienne des grands brûlés hantée par des traumatismes, et enfin, un père qui monte dans un avion pour un voyage initiatique avec son fils, John Boyne crée un kaléidoscope de quatre récits entrelacés pour former une fresque magistrale.
Grâce à une prose envoûtante, John Boyne sonde les éléments et les êtres avec une empathie extraordinaire et une honnêteté implacable, nous mettant sans cesse au défi de confronter nos propres définitions de la culpabilité et de l'innocence.
Extrait
La première chose que je fais, quand j’arrive sur l’île, est de changer de nom.
Je me suis appelée Vanessa Carvin pendant longtemps, vingt-huit ans, mais avant cela j’avais été Vanessa Hale pendant vingt-quatre ans, et je trouve un réconfort inattendu à reprendre possession de mon acte de naissance, alors que j’ai parfois le sentiment qu’il m’a été volé, même si c’est avec ma complicité.
Quelques minutes plus tard, j’en change à nouveau, cette fois pour prendre celui de Willow Hale. Willow est mon deuxième prénom, et il me semble prudent de distinguer la femme que je suis aujourd’hui de celle que j’étais autrefois, de peur que quelqu’un ici fasse le lien. Mes parents étaient des gens ordinaires, de la classe moyenne, enseignant et commerçant, et certaines personnes les trouvaient présomptueux d’avoir appelé leur fille Vanessa Willow, des prénoms qui évoquent plutôt l’image d’une écrivaine de Bloomsbury ou celle de la muse éthérée d’un peintre, mais j’en étais assez contente. J’avais une certaine idée de moi-même, à l’époque, j’imagine. Ce n’est plus le cas.
La tâche suivante consiste à me raser la tête. J’ai les cheveux mi-longs et blonds depuis aussi longtemps que je me souvienne ; avant de quitter Dublin, j’ai acheté une tondeuse électrique. Je charge l’appareil pendant une demi-heure avant de le passer sur mon crâne, savourant un peu fébrile le plaisir de regarder les touffes dégringoler dans le lavabo ou tomber à mes pieds. Debout au milieu des boucles de ma féminité, je décide de ne pas me raser complètement car cela attirerait trop l’attention et ne m’irait pas, de toute manière, contrairement à la célèbre chanteuse qui ressemblait à un des anges de Dieu quand elle est apparue pour la première fois sur nos écrans de télévision. Je choisis de m’arrêter à la coupe courte rustique d’une solide femme de la campagne, bien trop occupée pour s’inquiéter de soigner son physique. Le blond a disparu, remplacé par un gris foncé qui devait être là, tapi en moi, depuis tout ce temps, comme une tumeur bénigne. Je me demande à quoi je ressemblerai quand mes cheveux recommenceront à pousser et j’espère que ça n’arrivera pas. Ce serait d’ailleurs plus pratique s’ils y renonçaient tout simplement, avec la même efficacité cruelle que chez les hommes.
J’explore la petite maison et je la trouve tout à fait adaptée à mes besoins. Les photos que j’ai vues en ligne ne mentaient pas sur son austérité. La porte s’ouvre sur un salon dans lequel a été aménagée une cuisine. Ou peut-être est-ce une cuisine dans laquelle on a aménagé un salon. Il y a une seule chambre avec un lit simple – ce sera bizarre de dormir comme un enfant à nouveau – et une petite salle de bains sans douche. Un accessoire en caoutchouc rebutant est enfoncé aux extrémités des robinets, et je le retire avant de le ranger dans un placard sous le lavabo. Le toit doit être sain car le sol en pierre ne présente pas de taches humides causées par des fuites. La simplicité, la nature monastique de tout ceci me plaît. C’est tellement loin de ce à quoi je suis habituée.
La première fois que j’ai interrogé le propriétaire, un homme appelé Peader Dooley, je me suis enquise du wifi ; il m’a dit que sur l’île, un pub en disposait, mais très peu de maisons avaient un accès et la sienne n’en faisait pas partie.
« Je suppose que c’est rédhibitoire pour vous ? a-t-il demandé, la déception perceptible dans sa voix, car ce n’était pas le genre de logement qui attirait beaucoup de monde, et certainement pas pour un bail indéterminé.
— Au contraire, ai-je répondu. En l’occurrence, cela le rend plus séduisant encore. »
