Le paradoxe du tapis roulant: Vaincre notre paresse intellectuelle face à l'IA

Auteur : Marion Carré
Editeur : JC Lattès

En un temps record, l'intelligence artificielle rédige, synthétise, et crée avec une pertinence stupéfiante. Pourtant, l'IA générative ne nous rend pas créatifs, mais prédictifs. En brassant des données sur un mode probabiliste, elle donne l'illusion d'explorer de nouvelles idées alors que nos productions s'homogénéisent. Comme un tapis roulant, en accélérant notre pensée, l'IA nous conduit tous dans la même direction...
Cette perspective d'une standardisation de la pensée n'est toutefois pas une fatalité. Vaincre notre paresse intellectuelle n'implique pas de tourner le dos à l'IA, mais de la réinvestir autrement. De lui redonner une place qui ne soit pas celle d'un substitut, mais d'un catalyseur. De faire du tapis roulant un tapis de course.
Ce livre explore cette possibilité. Il interroge, dans les usages que nous avons au quotidien de l'IA générative, notre rapport à l'effort, à la pensée, à la créativité. Il met en lumière les risques, mais aussi les promesses de cette technologie. Nous laisserons-nous entraîner ? Ou mobiliserons-nous l'IA pour affûter notre pensée ?

19,00 €
Parution : Septembre 2025
234 pages
ISBN : 978-2-7096-7510-9
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Extrait

Introduction

Elle m’aide à rédiger des mails, à reformuler une tournure de phrase maladroite, à relire un document important avant envoi. Elle me conseille sur ce que je dois glisser dans ma valise, en fonction de la saison et de la destination. Avec elle, je révise les bases de l’italien comme je planifie mes prochains voyages. Au début, je la sollicitais uniquement pour ce type de petits coups de main ponctuels et pratiques. Mais, à force de m’habituer à son aide, j’ai commencé à la mobiliser pour des sujets plus pointus. Elle s’est avérée tout aussi utile pour organiser mes idées ou approfondir mes réflexions dont elle identifie les angles morts. Désormais, je lui confie ce qui me prend trop de temps, ce qui m’ennuie ou ce pour quoi je cherche un autre point de vue. J’entretiens avec elle ce ping-pong de la pensée qui m’aide à avancer.
Un jour, presque pour plaisanter, je l’ai présentée à mon père. Je ne pensais pas qu’il accrocherait. Et pourtant, au bout de quelques conversations, il s’est mis à la solliciter pour tout et rien. Avec lui aussi, elle a su rapidement se rendre indispensable. Son discours de départ à la retraite ? Il m’a confié qu’elle l’avait aidé à l’écrire. Ses réflexions sur ses projets à venir ? Il les a mûries avec elle. Ce qui m’a frappée n’est pas tant qu’il fasse appel à elle, mais plutôt la rapidité avec laquelle elle est entrée dans son quotidien, comme si elle avait toujours été là. Il en est même venu à m’envoyer ses réponses à elle sur une problématique dont on avait discuté, comme on partagerait un article. Pourtant, mon père n’a rien du geek. Il n’est pas équipé du dernier smartphone et il vient à peine de se créer un compte sur le réseau social LinkedIn dont il ne maîtrise pas encore tous les tenants et aboutissants. Impossible donc de soupçonner chez lui la déformation professionnelle que je suspectais chez moi.
Dans mon cas, c’était plus prévisible.
Cela fait près de dix ans que je travaille au contact de l’intelligence artificielle. Dès 2016, j’ai eu l’intuition que cette technologie pouvait être mobilisée pour améliorer le partage des connaissances et la découverte culturelle. C’est pourquoi j’ai cofondé Ask Mona, une startup qui dès ses débuts s’est investie pour mettre l’IA au service de la curiosité. Nous avons travaillé avec des institutions culturelles dans le monde entier, développant notamment des audioguides IA pour dialoguer avec des œuvres d’art. Très vite, en parallèle de cette aventure entrepreneuriale, j’ai eu envie d’explorer le versant créatif de l’IA en la mobilisant dans ma pratique artistique. À travers divers projets, dont certains ont été exposés en France et à l’international, j’ai commencé à questionner son impact sur la création. J’ai partagé ces réflexions sous la forme de cours, notamment à Sciences Po, et de publications. Puis, à mesure que l’IA devenait un sujet qui émergeait auprès du grand public, j’ai de plus en plus été sollicitée pour partager mes réflexions à travers des conférences à l’international et auprès d’instances gouvernementales, comme le ministère de la Culture.
Je baigne donc au quotidien dans cette technologie, et il ne se passe pas un jour sans que je dialogue avec une IA. Il était presque inévitable qu’elle finisse par prendre un peu trop de place dans ma vie. À l’inverse, dans la situation de mon père, c’était insoupçonné. Son cas m’a ouvert les yeux. Si quelqu’un comme lui, relativement éloigné des nouvelles technologies, pouvait s’habituer si vite à mobiliser l’IA générative pour l’aider à réfléchir, combien d’autres avaient déjà intégré la machine dans leur quotidien au point d’en faire un réflexe ?
À partir de cette prise de conscience, les usages que j’ai observés au fil du temps n’ont cessé de m’étonner. L’IA est pour certains le psychologue qu’ils ne peuvent pas s’offrir, leur permettant de confier des choses qu’ils n’avaient jamais dites à personne1. L’ami imaginaire auquel se livrer – au point qu’OpenAI, l’entreprise à l’origine de ChatGPT, s’est associée au MIT, prestigieux institut américain, pour étudier les risques de dépendance émotionnelle que pourrait provoquer son assistant2. Elle est ce génie de la lampe qui booste sous le manteau les performances professionnelles. Le tout en inquiétant les directions des systèmes d’information des entreprises qui redoutent le fléau du « shadow AI3 » : un usage clandestin conduisant certains salariés à faire fuiter des données sensibles. L’IA est l’antisèche qui permet aux élèves de rendre des copies parfaites ; résultat qui laisse les enseignants aussi dubitatifs que démunis pour apporter la preuve que le devoir a été rédigé avec son aide4. Même le dernier pape, Léon XIV, s’en est saisi. Dans un discours adressé au collège des cardinaux, il a expliqué avoir choisi ce nom en hommage à Léon XIII, qui avait pris position sur la question sociale à l’époque de la première révolution industrielle. À ses yeux, l’intelligence artificielle représente une mutation d’ampleur comparable. Il anticipe qu’elle constituera un axe central de son pontificat, en raison des défis qu’elle pose pour la justice sociale, la dignité humaine ou encore l’avenir du travail5. Que mon père s’y intéresse et que le pape lui-même en fasse un sujet prioritaire, c’est un signal fort : l’IA n’est plus un objet réservé aux experts ou aux passionnés de technologie. Elle est entrée dans la vie quotidienne de profils que tout opposait. Elle traverse les générations, les milieux sociaux, les univers professionnels.

Si la nature a horreur du vide, il semble que l’IA générative aussi. Depuis qu’elle est devenue accessible à tous, via des applications grand public comme ChatGPT, elle se glisse dans les interstices des vies de ceux qui l’adoptent. Lorsque les pages d’accueil de ces applications nous demandent comment elles peuvent nous aider, nous comprenons implicitement : « De quoi puis-je vous débarrasser ? » Alors, nous leur ouvrons nos greniers et leur déversons tout le bazar qui traîne chez nous.
Une fois qu’elles ont prouvé leur efficacité pour ce premier ménage de printemps, une relation de confiance s’installe. Nous en venons à leur confier ce qui touche à l’essence même de nos réflexions et de notre créativité. Les concepteurs de ces technologies ne s’en cachent pas. Leurs slogans nous invitent à adopter des outils censés nous délester d’un fardeau dont l’innovation technologique n’avait pas encore fait le sort : la charge mentale de réfléchir. Nous incitant en creux à céder aux sirènes de la paresse intellectuelle.

Depuis quand réfléchir est un fardeau ? Ce déplacement dans la perception d’une tâche que nous réalisions jusqu’alors sans broncher n’est pas que l’apanage de l’IA générative. Dès lors qu’une innovation peut nous libérer d’une contrainte, nous ne supportons plus de continuer à réaliser par nous-même ce qu’une machine peut faire pour nous. Par exemple, pourquoi se fatiguer à marcher si un tapis roulant peut nous conduire à destination ? Peu de voyageurs y renoncent. À certains égards, les débuts de cette invention du moindre effort ne sont pas sans rappeler ceux de l’IA générative.

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