Balco Atlantico

Auteur : Jérôme Ferrari
Editeur : Actes Sud

Sur la place d’un village de Corse, Stéphane Campana, ardent nationaliste, connu de tous, vient de s’effondrer, fauché par deux balles tirées à bout portant.
Sur son corps inanimé est venue se jeter Virginie, la jeune fille qui n’a cessé de vivre dans la vénération de cet homme que, tout enfant déjà, elle s’était choisi pour héros au point de s’abandonner, corps et âme, à ses plus étranges désirs.
De l’engagement politique de celui qui baigne à présent dans son sang, le roman reconstitue alors la genèse erratique jusqu’au point, périlleux, où la trajectoire insulaire rencontre celle de deux jeunes Marocains – Khaled et sa soeur Hayet – échoués en Corse à la recherche d’un improbable monde meilleur, celui que, sur la corniche de leur ville natale, près de Tanger, faisait miroiter à leurs yeux l’inoubliable et merveilleuse promenade connue sous le nom de “Balco Atlantico”…
D’une rive à l’autre, de mémoires qui ne passent ni ne se partagent, entre les âpres routes de l’exil et l’esprit d’un lieu singulier, Jérôme Ferrari jette le pont d’un roman solaire, érigé dans une langue ouverte sur toutes les mers où, de naufrages en éblouissements, passé et avenir naviguent de concert dans le rêve des hommes.

18,30 €
Parution : Janvier 2008
185 pages
ISBN : 978-2-7427-7162-2
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Extrait

Oh, maman, maman, j'en mourrai aussi, finit par dire Virginie dans un sanglot si déchirant qu'on aurait dit que des stylets minuscules lacéraient ses poumons, oh, j'en mourrai, maman, et Marie-Angèle, qui aimait sa fille beaucoup plus fort qu'elle n'avait jamais été capable de haïr quiconque, raffermit son étreinte en détournant son regard de la socquette blanche tachée de boue et de sang et lui dit, oui, tu en mourras, je sais bien, et Virginie sanglota de gratitude et dit encore, maman, ma vie est terminée, et Marie-Angèle approuva, oui, ma chérie, ta vie est terminée, elle est terminée, et Virginie insista, je l'aimais tant, maman, je l'aimais tant, et Marie-Angèle lui dit, oui, tu l'aimais, mon coeur, et tu l'aimeras toujours, tu n'ou­blieras jamais, ne t'en fais pas, tu n'oublieras jamais.
Personne ne souhaite entendre qu'il guérira d'un tel chagrin : la perspective de la consolation peut être intolérable et Marie-Angèle le savait bien. Elle serrait sa fille contre elle, en pinçant le nez, comme si l'épouvantable odeur de merde qui s'exhalait du cadavre par longs effluves réguliers et sucrés les avait poursuivies dans la maison, et elle savait que, dans quelques mois, Virginie aurait repris goût à la vie, même s'il était impossible de le lui dire. Oh, tu en mourras, ma chérie, chuchotait Marie-Angèle, ne t'inquiète pas. Puis elle lui donna un calmant, lui retira sa socquette avec une grimace de dégoût et la mit au lit. J'attendis dans le salon que Virginie se soit endormie, hypnotisée par la voix infatigable, la voix vibrante d'amour et de charité qui lui répétait qu'elle allait mourir. Pour toutes les choses qui ne laissent pas d'autres traces que dans notre mémoire, je ne peux jurer de rien. Pourtant, j'entends encore cette voix avec la même clarté que si elle résonnait encore près de moi.

J'avais, me semble-t-il, passé une bonne partie de l'après-midi au bar, tout seul avec Hayet, qui lavait les verres en silence, et Vincent Leandri, qui ne la quittait pas des yeux. Il m'avait encore parlé de sa vie dans l'océan Indien. Il savait que j'avais voyagé et que j'étais mieux placé que quiconque au village pour comprendre ce qu'il me disait. Depuis que je le connais, il en parle de plus en plus souvent. Il saute par-dessus toute sa carrière de dirigeant nationaliste, à laquelle il a mis fin juste après l'affrontement fratricide de 1995 et dont il ne dit jamais rien, pour rejoindre ses rêves de jeunesse. "Vous voyez, Théodore, m'avait-il dit, il y avait ce zébu, avec son regard incroyablement con, qui bouffait un sac en plas­tique, bleu, je me rappelle. Je m'étais traîné dans un bar pour prendre un café, avec une gueule de bois pas possible. Et il y avait ce type, derrière le comptoir, le patron, un Français, on aurait dit qu'il avait cent ans. Il y avait aussi une Maoraise, accroupie à côté de lui, une gamine qu'il devait baiser, elle sifflotait en se grattant le cul. Lui, je vous dis, on aurait dit qu'il avait cent ans. Il avait les mêmes yeux cons que le zébu, des yeux jaunes. Il lui manquait des dents. Je ne vous parle pas de celles qui restaient. On aurait dit qu'il était confit dans le rhum arrangé, il sentait la cirrhose à plein nez, la mort, et je me suis dit, il a quel âge, en vrai ? Quarante ? et je me suis dit, c'est toi dans quinze ans, si tu restes ici, c'est toi.

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Poche (Octobre 2012)
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