Peaux de phoque

Auteur : Valentina Veqet
Editeur : Editions Autrement

« Peaux de phoque » : c’est le surnom dont sont affublés les plus miséreux de la Tchoukotka, là où la température avoisine les -30 °C. Tynenne et sa famille sont de ceux qui ne possèdent rien de mieux pour réchauffer leurs corps transis. Les trois fils qu’elle élève dans cette vie rude deviendront-ils des guerriers respectés ?
Dans ce merveilleux récit initiatique, Valentina Veqet fait de son héroïne une admirable figure de résistance, prête à faire face aux territoires aussi hostiles que magnétiques du Grand Nord.

Traduit du tchouktche et postfacé par Charles Weinstein
8,00 €
Parution : Mars 2020
128 pages
ISBN : 978-2-7467-5138-5
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Extrait

Une mère volontaire

Tynesqyn avait élevé Tynenne, sa fille unique, comme un garçon. Quand elle était petite fille, il l’emmenait, pour ne pas s’ennuyer seul, ramasser sur la grève ce que la mer avait rejeté. Elle l’accompagnait aussi lorsqu’il allait chercher du bois. Sur le chemin du retour, il portait sa fille fatiguée sur son épaule avec sa charge. C’était un homme vigoureux et très rapide, capable de rattraper à la course les proies qui s’enfuyaient. À l’époque, on chassait encore à la lance. Il se précipitait sur les veaux marins – de petits phoques qui s’étaient hissés sur la banquise –, et il projetait son arme sur eux. Tynesqyn avait appris à sa fille à s’endurcir et, quand son corps fut aguerri, il apporta dans le joron’e – la tente intérieure de leur habitation – une pierre d’exercice.
— Qu’est-ce que c’est que cette pierre ? s’exclama sa femme Omryna.
La petite devança son père :
— C’est ma pierre d’exercice.
Omryna lança les mains en avant dans un geste d’étonnement. Puis elle dit à son homme : — Tu en fais beaucoup trop. Tu finis même par lui apprendre à lever la pierre !
— Oui, répondit Tynesqyn, et j’ai mes raisons. Sur qui pouvons-nous compter sinon sur elle ? Nous vieillissons et nous ignorons de quoi sa vie sera faite. Elle restera peut-être sans enfants. Au moins, qu’elle soit capable de rendre service à autrui pour se procurer de quoi manger. Ce n’est pas une bonne chose qu’elle n’ait pas de frères. Après nous, qui sait, de mauvaises gens la tourmenteront peut-être ?
C’est ainsi que Tynenne était devenue jeune fille, toujours sur les talons de son père. Elle avait grandi sans connaître le besoin, en apprenant à tout faire. Chérissant leur fille maintenant en âge de se marier, ses parents firent venir chez eux le jeune Alaloïnyn. Sa mère et son père étaient morts alors qu’il était en bas âge. Recueilli par un oncle, il avait eu une enfance de douleur. La tante n’avait pas eu d’enfant et n’avait pas su élever l’orphelin. Elle s’était peu souciée de lui. Tynesqyn, apercevant l’adolescent au bord de la mer, avait été pris de pitié. Il avait porté un regard plein de commisération sur ses bottes de peau percées d’où saillait l’herbe ainsi que sur ses orteils devenus tout blancs au contact de l’eau. Le sel marin avait rongé son petit vêtement tout mouillé. Tynesqyn lui apprit à chasser le veau marin. Ils parcouraient ensemble la banquise et ramenaient chacun un butin abondant sur leur attelage de chiens. Le jeune homme rendait de temps à autre visite à son oncle et lui prêtait main-forte dans les tâches domestiques. Son sobriquet, Alaloïnyn le Gros Excrément, un surnom moqueur dont on l’avait affublé en raison de sa piètre allure, lui était resté. L’adolescent fut uni à Tynenne. On vécut une année tous ensemble, puis une tente intérieure distincte fut dressée pour le jeune couple dans la jaran’e – l’habitation traditionnelle en peau de morse des gens du littoral. Tynenne mit au monde un petit garçon, Aarong. Elle était désormais la maîtresse des lieux, mais on continuait de vivre côte à côte. On préparait les repas en se consultant sur tout et l’on faisait un usage commun des objets domestiques et des peaux, qu’elles fussent de phoque ou autres.
Ce matin-là, les deux hommes s’étaient engagés très tôt sur les glaces. Le jeune homme précédait Tynesqyn qui marchait sans se hâter. Le temps était calme, quand le vent se mit brusquement à souffler du large. Le gel ressoudait les brisures de la banquise émaillée de nappes d’eau. Par endroits, le flot était dissimulé par une fine couche de neige. Sans le savoir, Alaloïnyn se dirigeait droit vers un trou d’eau que la nuit avait recouvert de neige. Il y bascula, mais heureusement refit immédiatement surface. Tynesqyn n’avait rien remarqué, puis il vit son beau-fils émerger. Il saisit rapidement son croc à phoques et le lui jeta. Le jeune homme s’empara vivement de l’engin tombé près de lui et se hissa sur la glace. Tynesqyn retira en toute hâte sa combinaison de dessus, débarrassa le jeune homme de son habit trempé et lui enfila sa combinaison ainsi qu’une de ses deux paires de culottes. Ils retournèrent au plus vite vers la terre ferme. Par bonheur, les chiens, retenus par le frein, étaient restés sur la frange des glaces côtières, et Tynesqyn les encouragea de la voix. C’étaient des chiens robustes et l’on fut rendu au logis en un clin d’œil. Néanmoins, après son bain forcé, Alaloïnyn tomba malade. Longtemps souffrant, il se rétablit pourtant, mais son corps déformé était ruiné. Sans trop s’éloigner, il se rendait tant bien que mal à la chasse avec son traîneau.
Sur ces entrefaites, Omryna mourut après une brève maladie. Son mari, miné par le chagrin, disparut à son tour. Tynenne donna naissance à un deuxième petit garçon qu’on appela Atioké. Alaloïnyn retomba gravement malade. Puis à nouveau naquit un garçon à qui on donna le nom de Ooï. On manquait d’aliments, et pourtant on avait trois enfants à nourrir. Alaloïnyn vécut un vrai supplice. Les articulations de ses mains et de ses pieds étaient complètement difformes. Sa colonne vertébrale s’était tordue. Heureusement, on avait un attelage. Comme sa mère, Tynenne aimait les chiens. Elle les nourrissait de bouillon.
Les années passaient. Alaloïnyn s’était rétabli petit à petit. Il s’était remis à marcher et même à chasser à proximité. Parfois, il tuait un veau marin, mais avec tous les chiens on venait bien vite à bout de cette nourriture qu’on se procurait de loin en loin. Les garçons étaient encore petits. Par chance, il y avait des gens compatissants : quand une nappe d’eau se formait, le père allait poser son filet avec eux, bien que le froid le minât toujours davantage. Il se rendait chez les éleveurs de rennes qui lui donnaient un peu de viande, mais quand on fut tombé dans le dénuement, il interrompit ces visites. De leur côté, voyant en eux des miséreux, les éleveurs, leurs amis du temps où ils chassaient, ne les fréquentaient plus. Pour la première fois, Tynenne s’interrogea, affligée : comment allait-elle élever ses enfants ? Ils étaient encore tout petits. Maîtresse de maison, elle tenait son ménage en bon ordre, mais elle ne pouvait empêcher la tente intérieure et le toit de la jaran’e paternelle de se détériorer. « Malheur, je laisse mes enfants grelotter de froid ! », pensait-elle. Ce fut une époque difficile pour les petits, d’autant que c’étaient des garçons. Néanmoins, le plus jeune fit ses premiers pas. On réduisit les dimensions de la tente intérieure. L’année suivante, on dut réduire toute l’habitation. Tynenne, qui avait grandi sans connaître le besoin, se sentait désemparée. Alaloïnyn épuisé retrouva quelque force, mais il se tenait toujours tout tordu, la colonne vertébrale déformée. Bien qu’encore jeune, son infirmité en avait fait un petit vieux. Pourtant, il était devenu père.

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