Haine pour haine

Auteur : Eva Dolan
Editeur : Points

Ils ont été sauvagement assassinés à coups de pied dans la rue : leur seule faute, être étrangers. Visage masqué, leur agresseur s’est planté devant les caméras de surveillance pour signer son acte d’un salut nazi. L’inspecteur Zigic et sa coéquipière, le sergent Ferreira, reçoivent alors une consigne claire : ne surtout pas ébruiter la piste raciste auprès des médias, car la ville de Peterborough est déjà au bord de l’implosion. Sur fond de crise économique, Dolan dépeint la haine ordinaire avec une lucidité rare.

Eva Dolan vit près de Cambridge et est considérée comme l’étoile montante du roman policier britannique.

Traduction : Lise Garond
8,10 €
Parution : Février 2020
Format: Poche
456 pages
ISBN : 978-2-7578-7368-7
Fiche consultée 27 fois

La presse en parle

Tout y est : l’épaisseur des personnages, le contexte social de crise identitaire en Europe et une intrigue remarquablement construite.
Le Canard enchaîné

Extrait

À 5 heures du matin, on repérait facilement quelles maisons étaient habitées par des Anglais. Aucun signe de vie à l’intérieur. Aucune obligation de se lever avant au moins deux heures.
Par la fenêtre de la chambre encore plongée dans l’obscurité, Sofia regardait les lumières s’allumer une à une aux lucarnes des greniers reconvertis en chambres de bonne. Elle repensait à l’époque où elle dormait sur un matelas gonflable sous les combles d’une maison, trois autres filles entassées là avec elle, cinquante livres chacune par semaine. La nuit, elle apercevait les étoiles par les interstices des tuiles. Il n’y avait pas de Velux, juste une trappe qui s’ouvrait par en dessous pour les faire descendre lorsque la camionnette arrivait. On les emmenait alors dans les interminables champs noirs du Lincolnshire.
Tout ça semblait loin maintenant.
Elle alluma la lumière et s’habilla à la hâte. Un legging sous son jean, un maillot de corps, un tee-shirt à manches longues et un des gros sweat-shirts gris de Tomas par-dessus. Il avait fait moins cinq pendant la nuit, les entrepôts seraient gelés. Certes, c’était mieux que de ramasser des légumes dans les champs, les doigts tellement engourdis par le froid qu’on ne se rendait même plus compte quand on se coupait, jusqu’à ce qu’on sente tout à coup cette espèce de chaleur humide sur la peau.
Elle tressa sommairement ses longs cheveux bruns, les glissa dans le col de son sweat-shirt. Des vêtements sales de Tomas traînaient dans un coin de la chambre. Il y avait des traces de boue au bas du pantalon. Du sang sur le haut de la jambe.
L’image lui revint tout à coup. La main coupée du Kurde par terre, dans l’entrepôt, Tomas qui essayait de le redresser, de lui maintenir le poignet en l’air pour ralentir le saignement, le vieil homme qui hurlait.
Elle saisit le treillis, le pull et le tee-shirt maculés de sang. Elle était pourtant sûre que Tomas ne portait pas ces vêtements ce jour-là. Il ne fallait pas qu’ils restent dans la maison.
Le sang de quelqu’un d’autre. Ça attirait le mauvais œil.
Sofia les fourra en boule dans un sac en plastique un peu trop petit, tapant de son poing maigre pour les faire rentrer. Les taches partiraient si elle faisait tremper le tissu dans de la vodka. Mais Tomas ne les porterait plus.
Le téléphone de Jelena sonnait dans la chambre de l’autre côté du couloir. Encore une nouvelle mélodie cette semaine. Sofia en avait marre de devoir lui répéter qu’elle gaspillait son argent avec ce genre de choses.
Elle entendit Jelena bouger dans la chambre, le plancher craquer à côté de la coiffeuse.
– Ne lui réponds pas ! cria Sofia.
Jelena sortit sur le palier, le haut de son pyjama bouffant en dehors de son jean, de grosses chaussettes blanches aux pieds.
– Ja sam neznalica njemu.
– En anglais, dit Sofia d’un air las. Tu vas pas faire de progrès si tu fais pas des efforts pour parler.
Le téléphone continuait de sonner dans la main de Jelena, l’écran s’éclairant au rythme de la mélodie.
– Hier soir j’envoie le message, je dis c’est pas possible.
– Tu dois pas répondre. Pas de message, rien.
– J’explique à lui, dit Jelena.
– Tu l’encourages si tu fais ça, dit Sofia. Il faut rien lui donner.
Jelena passa ses doigts le long de sa queue de cheval, un geste qu’elle faisait depuis toute petite quand elle était nerveuse.
– Mais il continue si je dis rien.
– Je vais lui parler.
Sofia tendit la main mais Jelena se détourna, le télé- phone serré contre son épaule.
– Non. Il va arrêter.
Et la sonnerie s’arrêta. Juste à ce moment-là, comme s’il les avait entendues.
– On va changer ton numéro, dit Sofia, tapotant le
bras de Jelena en s’efforçant de sourire. Ce soir je m’en occupe, t’inquiète pas.
Elle descendit les escaliers conduisant à la petite cuisine blanche à l’arrière de la maison, alluma les lumières, la télévision, fit couler l’eau du robinet jusqu’à ce qu’elle soit bien froide, essayant de faire comme si tout était normal. Comme si la conversation de la veille au soir n’avait jamais eu lieu. Plusieurs heures après, alors qu’elles étaient allées se coucher, et que Sofia cherchait le sommeil en pensant à Tomas qui lui manquait, il lui avait semblé entendre la voix étouffée de Jelena dans l’autre chambre.
Elle alluma une cigarette au feu de la cuisinière et mit la bouilloire à chauffer.
Anthony était petit et timide mais il était tenace, et elle savait qu’à un moment donné, il faudrait qu’elle agisse. Son regard dévia vers le bloc de couteaux sur le plan de travail. Cinq manches en bois robustes, les lames épaisses.
Mais ça n’irait pas jusque-là, se rassura-t-elle.
La bouilloire siffla et Sofia appela Jelena en versant l’eau dans la cafetière à piston. Elle lui cria de se dépêcher ou elles seraient en retard, remit de l’eau à chauffer pour remplir les Thermos et sortit déposer le sac de vêtements souillés dans la poubelle.
Il y avait du givre dans l’air et une légère odeur de produits chimiques en provenance de la zone industrielle toute proche. Un nuage de buée fleurissait devant sa bouche à chaque expiration, le froid lui piquait le nez. L’herbe s’écrasait doucement sous ses pas. Il aurait fallu tondre, mais c’était Tomas qui s’en occupait d’habitude et ni l’une ni l’autre ne savaient comment se servir de cette machine capricieuse qu’il avait achetée au vide-greniers du terrain de foot. Il avait dit que c’était comme avec une femme, il fallait un peu de poigne. Sofia lui avait répondu que les femmes de son pays n’avaient besoin que d’un couteau pour faire le boulot. Il avait ri et l’avait embrassée, lui promettant qu’il lui montrerait comment s’en servir dès qu’il aurait un jour de congé.
Elle laissa tomber le sac dans la poubelle et referma lentement le couvercle, percevant un bruissement dans l’ombre, derrière l’abri de jardin. Un chat bondit et traversa le terrain, un éclair blanc aussitôt disparu.
Dans la cuisine, Jelena sortait les pique-niques du frigo. Des haricots et des pâtes à la sauce tomate préparés pendant le week-end et répartis en portions individuelles. Sofia avait appris à vivre avec très peu d’argent et même si elles gagnaient bien maintenant, l’habitude lui était restée. Plus elles économisaient, plus vite elles pourraient arrêter de travailler ainsi, toujours pour le compte des autres, avec tous ces intermédiaires qui écrémaient leurs payes au passage.
Jelena mit les gamelles dans son sac à dos, puis les Thermos, en ressortit un pour s’assurer qu’il était bien fermé.
Elle se mordait la lèvre d’un air un peu trop concentré. – Tu lui as parlé, dit Sofia.
Jelena remonta lentement la fermeture Éclair du sac. – J’ai dit à lui que je vais pas le voir.
– Et il a dit quoi ?
Les yeux de Jelena brillaient, immenses et bleus. Elle avala sa salive mais ne répondit pas.
Sofia savait bien ce qu’il avait dit. Toujours la même menace, qu’il n’avait pas les couilles de mettre à exécution. Sinon il l’aurait déjà fait. Ce genre de choses, on le fait sous le coup de la colère, et elle devait être retombée maintenant. Il finirait par se lasser, trouverait quelqu’un d’autre. Une autre fille, pauvre et étrangère, qui tomberait sous le charme de son accent british et de sa grosse voiture allemande.
– Il faut qu’on parte, dit Sofia. On va être en retard.
Elle attrapa Jelena par le bras et la traîna au-dehors, rejoignant tous ceux qui, chargés de leurs gamelles, se dirigeaient vers la rue principale.
Il était 5 h 30, le reste de la ville dormait encore mais Lincoln Road bouillonnait déjà d’activité. Les petites maisons mitoyennes, fenêtres éclairées, déversaient leurs occupants sur le trottoir. Des camions de livraison et des fourgons blancs défilaient en direction du centre de Peterborough, certains remplis d’ouvriers qui rentraient chez eux après avoir nettoyé des bureaux ou empaqueté des produits, douze heures durant, dans les entrepôts de la zone industrielle. Dès qu’ils étaient vides, les véhicules faisaient demi-tour pour embarquer les équipes de jour.
Une camionnette s’arrêta de l’autre côté de la rue, devant l’épicerie polonaise où Sofia et Jelena n’allaient plus faire leurs courses. On y vendait des cigarettes de contrefaçon et de la vodka clandestinement distillée dans la région par une famille bulgare, un liquide brut et râpeux tout juste bon à nettoyer l’évier. Devant le magasin, quelques tables où des hommes, venant de finir leur nuit de labeur, buvaient des bières, épuisés mais pas encore prêts à aller se coucher.
Elles se postèrent comme tous les jours à côté de l’arrêt de bus, premier arrêt sur le trajet de la camionnette de Boxwood Farm. Elles étaient seules à l’attendre d’habitude, mais ce matin il y avait aussi un homme, les épaules voûtées, l’air fatigué et vaguement familier. Une connaissance de Tomas sans doute. Il articula une espèce de bonjour auquel Sofia répondit distraitement, attentive à sa sœur qui glissait la main dans la poche de son jean pour attraper son téléphone. Encore cette saleté de sonnerie.
Jelena tourna les yeux vers l’écran et Sofia lui lança un regard noir.
– C’est qui ?
– Marta, répondit-elle en se tournant un peu pour cacher l’écran, se rapprochant légèrement du bord du trottoir.
L’homme ajouta quelques mots et Sofia répondit évasivement. Jelena se mordait les lèvres en écoutant la voix à l’autre bout du fil, décidément pas celle de Marta.
Des bruits de klaxons retentirent au loin, au milieu du brouhaha de la circulation. Un moteur rugit, puissant, guttural. Une Volvo blanche déboula dans Lincoln Road et remonta la rue à toute vitesse. Elle fit une brusque embardée, évitant de justesse un cycliste. Sofia se figea. Les lumières des phares inondèrent le trottoir,
la silhouette de Jelena soudain à contre-jour, tournant le dos à la voiture, le téléphone toujours à l’oreille. Sofia ouvrit la bouche. Elle voulait crier mais rien ne sortait. Puis elle entendit comme une explosion et quelque chose la percuta de plein fouet. Sa tête heurta le sol et tout devint noir.

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